Mythologie celtique


Mythologie celtique - Tableau de Anne de Giry

Introduction


La tâche est énorme de synthétiser une mythologie aussi riche, fluide et complexe que la celtique.

La synthèse qui suit est aussi représentative que possible, c'est à dire peu, de par la simplification qu'opère inévitablement un travail de classification et parce que nous ne saurons sans doute jamais ce qu'il en était vraiment, de la "religion" celtique, mais j'espère que mon travail, qui a pour premier objectif une reconstitution littéraire de la civilisation celtique, offrira une meilleure compréhension et représentation de ce qu'a pu être la vie à cette époque, dans cette civilisation, puisque les notions spirituelles forgent les mentalités, la culture, la communauté.

Ainsi, pour étudier la "religion" celtique (une bonne fois pour toutes, le terme "religion" n'est pas approprié, mais je n'en ai pas d'autre sous la main...), trois sources sont à notre disposition : 

=> les cycles mythologiques insulaires, à savoir le livre des invasions (mythe fondateur) et le cycle d'Ulster, en l'Irlande, le Mabinogion (ou les quatre branches du Mabinogi) ainsi que les poèmes du barde Taliesin (oeuvre arthurienne), au pays de Galle. D'autres ouvrages gallois médiévaux de récits et poésies, très tardifs, sont intéressants à explorer mais à prendre avec des pincettes si l'objectif est de définir la culture celtique antique.
=> les rapport des historiens grecs et romains
=> les découvertes archéologiques

Mais la difficulté ne fait que commencer car les écrits insulaires datent, pour les plus anciens, du 6ème siècle de notre ère. Ils ont été retranscrits par des moines, fortement christianisés, puis réutilisés pour dorer des lignées de monarques ou d'aristocrates et justifier des règnes, et ensuite romancés... Le filtrage de ces récits permet tout de même d'isoler les thèmes universels celtiques issus d'une tradition commune continentale/insulaire. 

Les rapports des historiens et rapporteurs grecs et romains, quant à eux, (Lucain, Polybe, Plutarque, César...) et bien que nous soyons bien contents de les avoir, ne sont pas beaucoup plus fiables puisque pour ces observateurs issus d'une société structurée selon un état centralisé, des courants philosophiques intellectuels souvent stoïciens, une culture à domination solaire (patriarcale) hiérarchisée, ne pouvaient appréhender le monde celtique mouvant, cyclique, tout en clair-obscur (solaire/lunaire), empreint de vertus passionnées et héroïques, d'une éthique et d'une justice individualiste, que comme un incroyable fouillis, un véritable chaos barbare. Il suscitait toutefois, à travers le monde antique, une fascination grandie par la réputation que laissaient derrière eux les redoutables et redoutés guerriers mercenaires celtes tout autour de la Méditerranée.

Les découvertes archéologiques sont incontournables et ont permis une formidable avancée en connaissances concernant la civilisation celtique, surtout sur les 30 dernières années, qui contrebalancent les dires de ce cher Jules César par lesquels ont juré les historiens et archéologues pendant trop longtemps.
On éprouve encore beaucoup de mal à en sortir...
Jules César avait d'ailleurs entrepris une classification hiérarchique des  divinités insaisissables des celtes. Cependant, les dieux gréco-romains auxquels il les comparait souffraient déjà de rigidité emblématique et de réduction prosaïque. Il voulait comparer l'incomparable ! Saluons tout de même au passage ses efforts (ou ceux de son scribe...) pour tenter de mieux comprendre une civilisation de toute façon condamnée à l'acculturation conséquente à la colonisation romaine. 
Cette tendance persiste : dans les ouvrages français ou belges portant sur la mythologie celtique que j'ai consultés, il semblerait que raccorder un dieu celte à son équivalent romain soit un must. 

Je dois dire que je peine à en comprendre la raison... Bien que les deux mythologies soient d'origine indo-européenne, elles ont subi des influences graduellement divergentes pour finir opposées, tout comme les mentalités dont elles constituent le canevas. 
Cette manie d'évaluer sans cesse tout ce qui est gaulois selon une mesure de base romaine me fait penser à une colonisation continue...

Vous trouverez, en fin d'article, une liste de quelques uns des ouvrages en français et en anglais qui m'ont permis d'accomplir cette synthèse.
Mon objectif est de reconstituer la civilisation celtique dans un cadre romanesque afin de donner à voir de manière cohérente la vie, les idéaux, les choix et motivations, les situations, de mes personnages au sein de la civilisation celtique en les incrustant dans des faits historiques attestés. Je dois y raccorder des éléments auxquels aucune évidence, explication ou définition n'existe à ce jour. Mon pouvoir de déduction et mon intuition ont des limites. Je suis une logique qui s'est peu à peu établie, au fur et à mesure de mon immersion dans cette entreprise que fut la série de romans historiques de "L'épopée celte". J'ai dû acquérir une compréhension et une vision de la civilisation celtique bien plus large et "appliquée" que ce que peut m'offrir l'archéologie, même expérimentale. Mais cette vision reste une interprétation.

Tant que nous ne disposons pas de moyens pour voyager dans le temps, mes articles et mes romans, fruits d'une passion inexplicable pour la civilisation celtique, ne seront jamais, en fin de compte, qu'une interprétation, une vision parmi d'autres, d'une civilisation disparue. Ma démarche, qui s'appuie grandement sur les travaux d'autrui, des archéologue, linguistes, historiens et autres ethnologues, découvertes, thèses et hypothèses, entre lesquels j'élabore les connexions et comble les manques par déduction afin de dépeindre un monde révolu avec le plus de cohérence possible, est respectueuse, scrupuleuse, honnête et sans prétention.
Mais ce ne sera jamais qu'une démarche personnelle.
Ceci-dit, lançons-nous dans le sujet de cet article.


L'utilité des anciens mythes


Nous regardons les anciens mythes, aujourd'hui, avec une perception tronquée , très matérialiste, et une certaine pédance, nous croyant tellement intelligents du haut de notre science et de notre technologie. Pourtant, les quelques 2.000 dernières années de civilisation nous ont déconnectés de la vie, de nous-mêmes, et notre perception de la réalité s'est dramatiquement rétrécie.

Les anciens mythes sont ce que j'appelle "la science avant la science", ou quand la connaissance englobait une dimension spirituelle (non religieuse). Ils contiennent une extraordinaire compréhension holiste de l'existence, de la biologie et de la nature humaine, des cycles naturels, des énergies, du cosmos, du fonctionnement de la Nature et comment y inscrire les activités humaines.

Les anciens dieux, leurs avatars et les héros, leurs relations, interactions, et leurs histoires - avant leur réduction à de simples personnages mythologiques - illustraient et symbolisaient des concepts abstraits  complexes et profonds. Ils étaient les archétypes des rouages de l'univers et leur concrétisation dans la nature. 
Platon n'a pas sorti sa théorie des formes du néant ! Elle se base sur des connaissances qui lui sont antérieures, non seulement au sein des peuples indo-européens, comme le prouvent les anciens textes Veda en sanskrit, mais également en Égypte où les grecs de l'antiquité aimaient aller "étudier" (1). On retrouve même l'écho de cette théorie chez les Amérindiens et les Aborigènes.

Et surtout : les dieux étaient équilibrés ! Ils alliaient la matière à l'esprit, le masculin et le féminin, dans des cycles et pas selon une hiérarchie ou une vision linéaire ou binaire. Ils servaient à figurer la vie ! 


L'utilité des anciens mythes s'est révélée essentielle : la tradition orale reposait sur l'imagination, la transposition et la métaphore, et permettait aux narrateurs comme à leurs audiences de s'identifier aux héros, et surtout d'insérer l'existence humaine (la partie) dans le Tout, comme le Tout est dans la partie



La transmission orale des connaissances avait l'avantage de ne pas figer les idées et d'explorer philosophiquement, humainement, à chaque narration, le domaine du possible, de laisser ouverte la porte du connu vers l'inconnu.

C'est sans doute l'une des raisons qui ont rendu les Celtes réfractaires à l'écriture : confier les connaissances à la matière, c'est risquer d'en perdre la substance fluide. Il y a "la lettre et l'esprit de la lettre". Ce dernier se perd facilement quand la transmission devient un exercice purement intellectuel dans l'exercice d'écriture, lequel est isolé de l'autre, qui est différé dans sa communication ou sa transmission (perte de spontanéité et d'expressivité). 
Par contre, la transmission orale implique automatiquement le partage direct, la gestuelle, l'expression faciale et l'intensité du regard, la tonalité de la voix (vibration sonore), une occupation et transformation de l'espace immédiat et du temps, une présence physique autant émotionnelle qu'intellectuelle. C'est une transmission vivante, de corps à corps, car elle implique tous les sens, et d'esprit à esprit. 

Illustrer les connaissances en mythes, en allégorie facilitait la mémorisation et la transmission. L'explication des forces de la nature et le sens de l'existence par le biais d'aventures héroïques, de symbolismes, d'animaux sacrés et d'interventions divines s'ancre plus facilement, se charge d'émotions et d'idées, de visualisation, et reprend vie à chaque réminiscence.
C'est un peu comme si l'on enseignait les Maths ou la Physique quantique, le droit ou la philosophie, par le biais de romans ou de contes tout en en observant les fonctionnement directement dans la nature au quotidien ou à travers les saisons...
L'apprentissage et l'exploration de ces mythes dans leur symbolisme, implications concrètes et profondeur abstraite, exigeait de longues années par des moyens mnémoniques hors de notre portée, d'interminables discussions, une exploration constante de l'acquis sur toutes ses couches.

Le druidisme avait réparti les spécificités pratiques de cette connaissance en "loges". Voyez l'article sur le druidisme ICI.

La question se pose : qui, au sein du monde celtique, avait accès à cette connaissance ? Car le revers de la médaille des mythes, c'est le danger du premier degré. En effet, pour le Celte moyen, l'agriculteur ou l'artisan de base, si j'ose dire, qui n'a eu d'éducation "religieuse" que succincte, juste assez pour comprendre les célébrations saisonnières et les rites associés au calendrier annuel sur lequel il aligne ses comportements (voir ICI), la majeure partie de la dimension scientifico-philosophico-spirituelle - par manque de mots plus adéquats - pourrait lui échapper. 

Nous oublions que la vie d'alors impliquait une immersion dans... la Vie, justement ! Surtout là où l'occupation humaine ne l'artificialise pas encore (pas d'urbanisation étouffant le sol et divisant le milieu en zones : urbaines, rurales, "sauvages"...), et où elle n'est pas confrontée à la valeur marchande !
Dans un tel milieu authentique, la connaissance - dont la vie est à la fois le contenant et le contenu, et les mythes, le calendrier et ses célébrations sont les illustration - est exposée aux yeux de tous, et donc accessible dans sa version intuitive sans restriction ni condition. Il n'y a donc pas encore de "masse" ignorante tout simplement parce que la sagesse n'est pas intellectualisée, réservée au cérébral, au mental, réduite au langage d'initié, confinée dans des livres accessibles exclusivement à un milieu social défini.

L’enseignement des mythes par les druides, les bardes en particuliers, ainsi que la perpétuation des rituels, des tribunaux, des célébrations, de la pratique de la divination (consultance, clairvoyance, conjecture...) et de la médecine, sont des fonctions sacerdotales appartenant à la seconde loi de la Vie (protection et maintenance, voir l'article sur la structure de la société celtique ou celui sur le druidisme), qui ne s'élèvent pas ni ne se mettent en avant ou à l'écart d'une population sans éducation. 

Mais cela n'a pas pu perduré indéfiniment. Au niveau populaire, cette dimension s'érode graduellement en croyances, voire en superstitions au cours des âges. Ce phénomène semble plus présent vers la fin de l'époque laténienne (deuxième moitié du second âge du fer, entre -250 et -25) surtout au voisinage des cités et du commerce méditerranéen. La société celte se fige malgré elle car le monde est de plus en plus fermé, morcelé par des nations aux frontière définies et figées. 
La perte de vagilité (sédentarisation) et de son symbolisme harmonique avec la vie (nous dirons aujourd'hui : avec la nature), la pression de l'impérialisme marchand, finiront d'installer l'idolâtrie après la colonisation et durant l'époque gallo-romaine où les connaissances sont définitivement devenues croyances et semblent déspiritualisées, dénuées de philosophie, réduites à des statuettes de dieux-patrons dans les sanctuaires locaux et les temples urbains, devant lesquelles s'accumulaient les offrandes, les exvotos, preuves de prière, et remplacées ensuite très facilement, dans les chapelles et églises, par les statuettes de saints-patrons aux caractéristiques identiques, sujettes aux mêmes dévotions.

Mais au cœur du monde celtique libre, on en était pas encore là ! Même si une large tranche de la population en restait à une compréhension basique de la vision du monde et du sens de l'existence, la complexité et la richesse symbolique du calendrier, avec ses célébrations et rites, dénotait tout de même une certaine profondeur et une ouverture vers la réflexion, suscitant l'introspection (parce que telle ou telle célébration ou rituel en prévoyait l'occasion).

Voyons maintenant en quoi tout cela consistait. Je suis au regret de devoir admettre que la synthèse que permettent les actuelles connaissances sur le monde "religieux" celtique s'apparente plus à ce qu'appréhendait l'agriculteur celte moyen qu'au savoir exhaustif détenu et transmis par les druides, que l'on ne rattrapera jamais plus... Mais c'est toujours ça !
Le tout est d'en être bien conscient.
  

La divinité et la vision du monde.


Les Celtes n'avaient pas, à proprement parler, de panthéon. Il n'y a pas de hiérarchie parmi les dieux celtes, tout comme il n'y en avait pas parmi les druides, et tout comme la société celtique répartissait les pouvoirs et ne comprenait pas la notion d'autorité.
Pour appréhender les divinités celtes, il importe de se concentrer sur leur fonction plutôt que sur leur nom parce qu'un dieu peut englober diverses fonctions représentées par une déclinaison d'entités divines aux théonymes variés suivant les peuples et les dialectes. Certaines fonctions se recoupent et donc, les dieux, en plus de s'alterner sur le calendrier selon les saisons symboliques de leur champ d'action, se chevauchent. Chaque dieu majeur représente un concept vaste qui se subdivise en aspects précis, en dieux mineurs ou avatars ayant des rôles plus spécifiques, un champ d'action plus ciblé ou ponctuel. Certains sont interchangeables et les amalgames tardifs, le syncrétisme de l'époque gallo-romaine, rendent encore plus ardu le décryptage de la mythologie gauloise.

Aucun dieu celte n'est tout puissant. Même les plus solaires d'entre eux passent par une période d'amoindrissement. Le soleil et la lune se succèdent, et même parfois se côtoient dans le ciel, dans un cycle inéluctable. Ainsi, chaque dieu a sa saison, son apogée, son moment de gloire suivi d'une période de repos, de repli, quand il passe le relais selon l'évolution du cycle car rien n'est jamais fixe, dans la compréhension celtique. Ce qui cesse de "tourner" meurt.
Je vous invite à consulter l'article développant le polythéisme particulier des Celtes ICI

Cette manière cyclique de voir les choses et de procéder se retrouve dans la structure de la société intra-communautaire autant que dans la synergie inter-communautaire.






Samonios : novembre (nouvel an celtique)
Domnacos : décembre
Riuros : janvier
et ainsi de suite....



Cycle des dieux de la mythologie celtique/gauloise 
Soit deux quadriskells superposés


- Bodua veille sur la période de repli à Samain (dormance)
- Belisama sur la période d'introspection et d'initiation (imbibition)
- Cernunnos sur le passage vers la maturité/conscience/sagesse à Imbolc (germination, débourrement)
- Belenos sur la période d'éveil, de transition (montée de la sève, floraison)
- Nuada sur le passage vers la maîtrise à Beltaine (fécondation)
- Ogmios sur la période de déploiement (maturation)
- Lug sur le passage vers la souveraineté à Lugnasad (récolte)
- Epona veille sur l'engrangement et prépare à Samain (descente de la sève)

Et la boucle est bouclée.

Dans le décryptage des récits mythologiques irlandais et gallois, il faut également différencier les divinités des héros ou champions que je ne prendrai pas en compte ici car il y en a une multitude. Leurs aventures, quasi métaphysiques, jonchées de morts et de resurrections, de bestiaires fantastiques, de mondes parallèles, de magie, d'armes aux pouvoirs surnaturels, de prophéties et malédictions, de potions et de filtres divers, réclameraient à elles seules une analyse de mille pages et la consécration de tout une vie.
Je vous invite vers un article développant plus en détail le polythéisme particulier des Celtes ICI

Le héros ou le champion, est celui qui provoque le dénouement essentiel à l'exposition de la réalité (transcendant la perception de la réalité). Simple humain, au départ, il va être confronté aux énergies et lois qui régissent le monde, le cosmos, l'univers, les forçant à prendre forme (humaine ou animale, associée à des objets ou à des pouvoirs symboliques) et à s'exposer. Ce faisant, le héros se révèle à lui-même, expanse sa propre existence et accède à un palier de conscience élargi. Il illustre ainsi la quête du "soi" à travers le labyrinthe, l'ascension ou la "divinité", le but recherché par tout individu à travers ses cycles de réincarnation, mais qui est moins individualiste qu'on le pense aujourd'hui. 

Je n'ai pas inclus ces interventions et variations dans le schéma ci-dessus.

Chaque peuple Celte possède sa version des aventures de ces héros combinant différents aspects des forces naturelles et de la société humaine de manière à les rendre compréhensibles pour tous. Chaque peuple possède, en outre, ses héros locaux et même ses petits dieux limités à l'une ou l'autre particularité naturelle du territoire (une rivière, une source, une falaise, une forêt...) ou l'une ou l'autre caractéristique propre au peuple en question. Par exemple, Arduinna est une déesse représentant la forêt des Ardennes qui fournissait ombre, bois, gibier, protection, mystères et défis initiatiques, et dans un sens plus global, le cycle et le monde forestier avec ses symbolisme (on peut presque parler d'anagogie, ou interprétation mystique du vivant). Rosmerta, Sirona, Nemetona, Séquana, et bien d'autres, sont des déesses tout aussi locales qui n'entrent pas dans le schéma divin de la conception du monde dont je fais ici la synthèse.

Il serait possible de transposer les mythes héroïques irlandais et gallois en une version continentale mais, comme je l'ai déjà mentionné, ce serait le travail de toute une vie et ce n'est pas l'objectif de cet article. Je me concentrerai donc sur les déités générales et la façon dont elles illustrent la vision celtique du monde et de l'existence.

Le cycle est omniprésent, dans la culture celtique. L'arbre de vie, élément très représentatif d'une vie cyclique, constitue un symbole de choix pour les Celtes dont l'environnement naturel, au septentrion, est principalement forestier.




A la fois Yin/Yang, équilibre cosmique et cycle de l'âme (selon les trois lois symbolisées par le triskèle), l'arbre incarne le fonctionnement de l'univers et le sens de l'existence. 

Tout comme le calendrier annuel, comme un mois, une journée, comme la menstruation féminine, comme l'accession à la maturité masculine, comme tout apprentissage, comme pratiquement chaque aspect de l'existence mortelle (phases de la vie) et immortelle (réincarnations successives), le cycle celtique, ou la roue de Taranis, débute par le côté sombre/lunaire/féminin/initiatique/spirituel et glisse vers le côté lumineux/solaire/masculin/accompli/matériel pour revenir à son point de départ. 
(Voyez le calendrier celtique ICI). 

L'idée de la roue est pertinente puisque tant qu'elle tourne, elle va quelque part... Si elle cesse de tourner, c'est la fin du monde ! Les Celtes croyaient que l'arbre qui maintenait leur monde finirait par dépérir et s'écrouler, entraînant la voûte céleste avec lui, déchirant le sol et exposant les racines. C'est ce que signifie "Le ciel nous tombe sur la tête". Mais, comme l'univers est cyclique, une graine de l'arbre donnerait un rejeton et tout recommencerait.
En attendant, il ne peut y avoir deux cycles identiques puisque la roue ne tourne pas sur place, elle avance, et puisque l'arbre est maintenu en pleine santé. La vie implique un mouvement constant sur elle-même en même temps qu'un déplacement en avant dans l'espace, une expansion, un changemetn et renouvellement continu ("on ne se baigne jamais deux fois dans la même rivière", disaient Platon et Aristote). 


Les racines, le côté sombre sous la surface, représentent d'une part le lieu de la germination de toute vie, y compris des âmes humaines, d'autre part l'aspect spirituel (féminin) immatériel, intuitif, qui pompe l'eau du sol- et l'eau, élément féminin, dissout les minéraux et s'en imprègne - tout en empêchant l'érosion, l'éclatement ou le glissement de la terre : la cohésion et la cohérence. C'est l'initiation et le terreau nutritif maternel. De la qualité des racines dépend le déploiement de l'arbre. 

La christianisation, avec son plan vertical fixe du monde, y a placé l'enfer et le monde des démons, ce qui est consistant avec la diabolisation et l'avilissement des aspects féminins par le patriarcat. La terre est mère et le ciel est père, mais au lieu de le voir verticalement (le ciel domine sur la terre), les deux sont complémentaires dans la cosmogonie celtique, et sont imbriqués dans une danse, une ronde, avec inter-influences. Encore aujourd'hui, nombreux sont les celtisants qui analysent les dieux celtes selon les dires de César et pensent que les dieux qui viennent du monde d'en bas sont forcément des dieux démoniaques, sanglants, etc. En examinant la mythologie celtique, il faut absolument sortir des visions latine et judéo-chrétienne : le monde d'en bas n'est pas un enfer. Les démons ne sont pas des créatures inférieures ou diaboliques, illustrant tout ce qui était animal, instinctif, primaire, impulsif, intuitif et impur, en bref : tout ce que le stoïcisme rejetait, dégradait et dépeignait comme monstrueux ou horrible. Au contraire, ils représentent des forces complémentaires essentielles à la vie ! 
Les transcriptions des mythes irlandais ont souffert de cette même influence bourrée de notions "infernales".

Le tronc est la vie, le développement, l'incarnation, en un seul jet compact avec une destinée, un objectif bien précis déterminé par les racines, une notion semblable au Dharma.

Selon le christianisme, c'est le monde terrestre, monde déchu où l'expérience de vie ne s'apparente plus à la réalisation d'une destinée mais à une épreuve aboutissant sur un jugement terminal.

Les ramures sont le côté lumineux, céleste, le déploiement : là où se captent et sont transformés en énergie les rayons solaires. Les branches retombent vers le sol, ne fut-ce que par la chute des fruits, vers une nouvelle réincarnation, et/ou s'élèvent vers le ciel, illustrant une possible ascension vers un cycle supérieur. Cela dépend de la force du tronc issu des racines.
Tout est lié...

A l'inverse, les ramures de l'arbre de vie sont devenues le paradis chrétien, une forme de perfection qui est une finalité après un jugement. Cette finitude est l'abolition du cycle, ce que redoutaient tant les Celtes...


 Dieux et déesses


J'ai tenté de replacer les dieux et déesses de la mythologie celtique dans un schéma sans pour autant les priver de leur fluidité. L'entreprise fut laborieuse et quelque peu réductrice de la mythologie parce qu'un schéma, par définition, fige en catégories.
L'idée de la roue - du cycle en constant mouvement - s'est tout naturellement imposée, comme pour le schéma précédant, celui du cycle divin.

Veuillez noter que les noms des dieux et déesses mineures ou d'avatars peuvent varier d'une région à l'autre et même se subdiviser en avatars supplémentaires selon les peuples. J'ai bien dû faire des choix et procéder à une généralisation. 
Je vous propose ici une vision générale et fixe d'une mythologie qui était "vivante" dans la tradition orale celtique. 







Les Dieux



Esus est la figure paternelle à part entière ou avatar de Taranis, le géniteur, le bon et puissant protecteur. Il est le Dagda irlandais, père et frère du vivant, détenteur du savoir universel, qui symbolise la tripartition (voir article sur la structure de la communauté celtique ICI). Il possède 4 objets symboliques. Le premier est une harpe. Celle-ci, évidemment, est magique, les airs qu'elle joue provoquent des états : joie, tristesse ou même sommeil et rêve.
La lyre est l'instrument qui accompagne la transmission orale.

Esus est un nom tardif, latin. Le nom original gaulois s'est perdu. Esus figure sur un autre bas-relief de la région de Trèves (Trévires) à côté d'un taureau accompagné de trois grues avec le nom Tarvos Trigaranos (taureau aux trois grues).



Esus tel que représenté sur
le pilier des Nautes,

Les trois autres objets sont associés à trois autres dieux qui sont les déclinaisons d'Esus, selon la tripartition :


1. L'épée de lumière, épée infallible, appartient à Nodons (Nodens, Nudens, d'après des théonymes brittoniques tardifs car le nom gaulois s'est perdu. Il pourrait être issu des termes gaulois nouvio-, "nouveau" et "dous-" bras. L'équivalent irlandais est Nuada, le gallois : Llud). Selon les récits irlandais, Nuada est un roi déclinant, affaibli, ayant perdu le bras droit à la bataille. Il est sauvé de la déchéance (un homme infirme ne peut prétendre à la royauté) par le génie médical de Diancecht (Belenos) qui lui fabrique une prothèse en argent. Il recevra plus tard une greffe de son propre bras renouvelé. Son attribut est l’épée, sa fonction est celle du « distributeur » : en tant que roi, il est garant de la prospérité, et en tant que guerrier, il distribue la guerre, grande consommatrice d’énergie. Il fait donc l’équilibre. 


2. Le chaudron, symbole de résurrection - si l'on en croit la représentation du chaudron de Gunderstrup* et la légende des guerriers plongés dans le chaudron pour en ressortir ressuscités - et également symbole d'abondance à l'instar de la corne, revient à Ogmios, (irl. Ogme), représenté avec un arc et des flèches. Ogmios endosse très certainement une fonction sacerdotale guerrière en rapport avec l'éloquence, si l'on en croit sa représentation dans la littérature grecque du IIè siècle, où des chaînes relient sa langue aux guerriers qui le suivent. Plusieurs rapporteurs romains (Plutarque, Jules César) ont témoigné du pouvoir des bardes capables de susciter l'affrontement autant que d'interrompre une bataille rien que par la parole. La fonction bardique n'implique pas le port de l'épée ni l'art du combat. Ogmios est celui qui régule la guerre sans jamais la faire...
(Article sur les Celtes et la guerre ICI)



Ogmios, selon Anne de Giry. 
Ogmios fut associé à Hercule (pour ceux
qui se posent des questions sur la 
présence de la peau de lion).

3. La massue (ou le maillet) appartient à Sucellos (du gaulois su-, "bon" et cellos, "marteau"), le dieu-artisan ou dieu-frappeur. Sa massue ou maillet incline certains à comparer Sucellos à Thor (mythologie nordique).
Sucellos n'a pas d'équivalent insulaire, la massue y revient à la figure paternelle générale qu'est le Dagda. 
Représenté surtout à l'époque gallo-romaine sur des monnaies et par des statuettes comme un personnage d'âge mûr et barbu, Sucellos s'accompagne souvent d'une faucille, d'un tonnelet, d'un pot ou d'une amphore, et porte des bottines.
Ces objets marquent les savoir-faires typiques gaulois et sont liés au travail manuel, ce qui place Sucellos dans la tranche de la "classe laborieuse" des artisans.
Il est fort possible que ce dieu associé à l'artisanat, un domaine particulièrement crucial dans la structure de la société celtique, ait été au départ un concept philosophique d'importance (talent, créativité, savoir faire et transmission, transformation de la matière, beauté et symbolique de l'objet..) débouchant sur une forme de guilde des artisans similaire et parallèle à celle des druides. Il aurait été ensuite résumé en une divinité anthropomorphique à l'époque gallo-romaine.



Sucellos, statuette de bronze
(Musée archéologique nationale, France)
1er siècle ap. J.-C.


Sucellos illustre donc la concrétisation (mise en application dans le monde physique) et l'accomplissement de soi aussi bien que la maîtrise des techniques. 


Taranis englobe les déclinaisons d'Esus/Dagda mais hors tripartition : est le dieu du temps chronologique et des éléments, illustré par la roue qui n’est autre qu’un almanach exhaustif à la fois cosmique et céleste et terrestre. Taranis ne possède pas la roue comme un attribut, il EST la roue. Il est le ciel, et se sont les astres célestes qui ponctuent le temps, les jours, les saisons, les années, les lustres... Le ciel est généralement associé à la figure paternelle mais je dirais que celle-ci échoit aux avatars Esus/Dagda. 
Taranis est le dieu des cycles qui régissent la vie. Il est le seul dieu permanent du panthéon celtique puisqu’il représente une réalité qui dépasse l'existence, les individus et les fonctions communautaires tout en les affectant la matière. Rien ni personne n’échappe à la Roue de Taranis. Même les autres dieux y sont soumis.



Taranis tel que représenté sur le chaudron de Gunderstrup *

Statuette de bronze de Taranis
1er siècle ap. J.-C.
(Musée d'archéologie nationale, France)
Il fut assumé que ce que Taranis tient dans sa main droite
représente la foudre, ce qui implique la notion des éléments,
en plus du temps chronologique et des cycles.



La roue de Taranis est figurée dans les diverses versions du Triskèle : le temps chronologique et les éléments en mouvement. 








Belenos est un dieu mi-solaire, mi-lunaire. Androgyne. Il représente la jeunesse, le printemps, et se situe entre le giron maternel (hiver) et l'égide du père (été), entre l'eau et le feu, entre Imbolc et Beltaine sur le calendrier. Le gaulois belo-, bello- signifie "puissant, fort". Une erreur d'étymologie l'a désigné comme "brillant, lumineux", ce qui l'a assimilé précocement à Apollon. 
Belenos, c'est l'énergie de la jeunesse, de la sève qui monte, de la sexualité en plein essor, de la fougue immature, de l'impulsivité. Cette force n'était pas dévalorisée ni dénigrée, alors, bien au contraire, elle s'avérait être une phase importante de la vie, une énergie à laquelle on pouvait faire appel au besoin. Une énergie telle qu'elle en est guérisseuse, régénérante.

Pour faire simple : le premier équivalent de Belenos est Oengus Mac Oc en Irlande, qui est Mabon, au pays de Galle. Ce dernier correspond au Maponos gaulois.
Maponos, avatar de Belenos, est le dieu de l'apprentissage, il veille sur l'élève, la pupille (fils ou fille au figuré) et le mentor.
Le second équivalent de Belenos est l'irlandais Diancecht, le druide médecin "à prise rapide" comme le signifie son nom, indiquant l'efficacité de sa pratique. Il est le grand-père du Lugh irlandais, dans la légende. 
Belenos est souvent confondu avec Lug. Il serait relié à ce dieu franchement solaire dans le sens où il en est les prémices, il mène à lui.
Diancecht est père d'une fille, Airmed, et de jumeaux, Miach et Ormiach, eux aussi médecins. Il tue même l'un d'eux, Miach, qui avait réussi à greffer le bras de Nuada alors que Diancecht n'avait réussi qu'à placer une prothèse. Il tue donc l'élève qui a dépassé le maître. 
Belenos a deux autres avatars (ou fils jumeaux), spécifiques à son aspect de guérisseur, l'un côté lunaire, Borvo, dieu thermal (l'eau est un élément féminin), l'autre côté solaire, Grannos ("jeune barbe").

Cernunnos est un dieu sombre, un dieu de transition. Il apparaît sur le chaudron de Gunderstrup dans ses atours reconnaissables, coiffé de bois de cerf, tenant le torque d'une main, symbole de l'âge adulte, du statut de "citoyen", et le serpent de l'autre, symbole de mutation (le serpent change régulièrement de peau), illustrant une forme de mort et de renaissance. Cernunnos existe dans le champ de la transformation, il présidait à l'aboutissement de toute initiation.




Cernunnos intervient majoritairement entre Imbolc et l'équinoxe du printemps, à l'adolescence, mais peut également être invoqué lors de toute mutation ou situation intermédiaire, peu importe la phase de la vie (ou de la mort), puisque tout est cyclique. En cela, il s'inscrit dans une période bien précise : à la fin du champ d'action de Bélisama et au début de celui de Belenos. Il est  également intimement relié à Maponos, avatar de Belenos, dans le cadre de l'apprentissage (élève, pupille). C'est pour cette raison que, dans le schéma, le l'ai placé en face de Belenos.
La forêt était le lieu initiatique par excellence, l'endroit où les jeunes gens affrontaient les épreuves (de la chasse, qui était alors dénuée de notion de sport, de divertissement ou d'une quelconque "gestion territoriale de la faune"). Les bois des cerfs tombent chaque année, cycliquement, durant la saison inscrite dans le champs d'action de Cernunnos, et repoussent avec un cor supplémentaire, marquant une évolution vers la maturité et l'expérience. En outre, le cerf est un animal psychopompe, à l'instar du cheval, et symbolise parfaitement l'idée de "passage".

Lug est le dieu solaire celte. Il possède les capacités de tous les autres dieux, il est multifonctionnel. Il est la maturité accomplie, et donc temporaire. Son attribut est la lance ou la fronde infaillible. Il est parfois représenté sous la forme d’un dieu tricéphale parce qu’il transcende toutes les fonctions : sacerdotale, protectrice et productrice. Il a tous les talents. Je vous renvoie à l'article dédié à ce grand dieu ICI


Lug tel que représenté sur le chaudron de Gunderstrup


Teutates (Toutatis, version plus tardive) est hors cadre - je l'ai placé dans la tranche extérieure du schéma - car, tout comme Taranis, ce qu'il représente est au-delà de l'existence ou des fonctions : il est la communauté, le peuple (l'état-peuple), qui englobe tous et toutes tel des bras chaleureux, quel que soit l'âge ou le statut. Le peuple, c'est l'identité, l'appartenance, la famille élargie, l'ensemble auquel se rattache l'individu. 
Teuta ou touta, en gaulois, signifie "tribu" (Tuath, en ancien irl.).




Les Déesses


Belisama (Irlande : Brigit, Boand, Etain, Eithne. Belgique et Bretagne : Brigantia.) 
Son nom signifie « La toute puissante », "L'éminente" selon la même étymologie de Belenos. 
Elle est la complémentarité féminine d'Esus. D'un côté, le dieu majeur représente la bonne paternité, la fraternité divine et le savoir universel qui pousse vers le développement, vers la lumière du soleil. De l'autre côté, Belisama est le côté lunaire du savoir : l'intuition, l'inspiration, les racines qui permettent la stabilité, qui plongent dans la richesse intérieure et qui y puise de la force.
Elle est la déesse de l'aurore, du printemps, après avoir veillé sur l'hiver et conservé l'espoir de la renaissance au cœur des chaumières. 
Elle est la fille d'Esus (du Dagda irlandais) mais aussi, symboliquement, la mère, la sœur et l'épouse de tous les dieux. Elle est la complice de Belenos puisqu'elle le précède sur le calendrier : elle prépare la terre et les âmes à la transition, à la transformation. C'est elle qui rend possible la renaissance.  
Ses attributs sont 1. la flamme inextinguible de l'inspiration, ce qui, au fur et à mesure de la simplification des mythes à travers les âges et puis du syncrétisme gallo-romain, lui valut de devenir la gardienne du foyer ; 2. la flûte (ou la harpe) qui peut transporter d'un endroit à l'autre lorsqu'on y joue (les "transports" de  l'inspiration et le pouvoir du son intangible).
Déesse inspiratrice du savoir et de l'initiation, elle règne, comme son équivalent masculin Esus, sur la tripartition. 
Belisama fut réduite en vierge guérisseuse (Notre Dame de Grâce ou de Lourdes) ou Sainte-Catherine, etc. lors du syncrétisme chrétien qui a suivi le syncrétisme gallo-romain.

Comme Esus, ses déclinaisons et avatars remplissent des fonctions spécifiques au sein de la tripartition.

Bodua est la déesse corneille (que j'ai appelée Branna dans "L'épopée celte"). La corneille et le corbeau sont les oiseaux associés à la guerre. Ils étaient les premiers charognards à se présenter sur le champ de bataille, une fois le combat terminé. Ils emportaient les yeux des guerriers tombés et leurs âmes vers l'autre monde. Cette déesse, avatar guerrier de Belisama, possède de très nombreux théonymes à travers les peuples gaulois.
Elle est l'équivalent de la Morrigan irlandaise, avec Bodb et Macha, d'autres déclinaisons de déesses guerrières. Elle oeuvre à l'initiation et la qualification des jeunes guerriers (un guerrier dont la lame est vierge de combat est considéré féminin. Voir l'article sur la sexualité chez les anciens celtes ICI). Bodua inspire le courage aux champions, aux guerriers, jusqu'à la transe guerrière qui rend invincible. Mais attention, elle peut également inspirer la terreur et la lâcheté !



Bodua est donc une déesse dont les avatars et résurgences ponctuent le calendrier durant toute la saison claire, mais elle vient à Samain fermer les portes de cette saison, et donc de la guerre.
Comme c'est elle qui "récolte" les guerriers morts sur la champ de bataille, elle est également responsable des clôturer les deuils, ce à quoi invite Samain.


Epona est, selon certains , une "régina", une déesse-reine. Ainsi, je vois bien Epona intervenir à la fin du règne de Lug, au déclin de la royauté. 
Elle est représentée portant un panier ou un plat de fruits, symbole d'abondance, comme la corne ou le chaudron, en rapport avec les récoltes. A l'automne, les peuples s'apprêtaient à vivre sur des réserves engrangées, leur qualité de vie durant l'hiver dépendrait des récoltes et celles-ci reflètent la capacité de leurs rois respectifs à assurer une harmonie propice au maintien de l'abondance durant la saison claire.  
Je discerne également en Epona une connexion avec Samain dans le cheval qui l'accompagne. En effet, elle est toujours représentée, sur les bas-reliefs, les statuettes, avec un cheval ou un poulain. Or, si le cheval est symbolique de la royauté, il est également psychopompe, ayant la capacité de traverser les mondes, ce qui est l'apanage du druide aussi bien que du héros guidé par les dieux. Epona aurait ainsi un rôle envers les morts, quand il était temps de clôturer les deuils et de faire passer les âmes des défunts d'un monde à l'autre afin de poursuivre le cycle, et envers les vivants, quand il s'agissait de glisser de la saison solaire, de la récolte des fruits de l'année, vers la période lunaire de repli, de repos, d'introspection, et des réserves.
Epona assurerait donc le passage de la souveraineté vers l'atténuation, à la fin de la période solaire vers la saison lunaire.
Elle serait une déesse de l'automne.


Stèle découverte à Biesheim-Oedenbourg
1er siècle ap. J.-C.

 Bien que le représentations de la déesses soient toutes assez tardives, elles n'ont pas surgi de nulle part et témoignent d'un culte antérieur qui semblait ancien et très populaire partout en Europe.

A noter que le cheval "blanc" que l'on aime placer à côté d'Epona dans les représentations modernes n'aurait pas été possible avant la seconde moitié de l'âge de fer, au moins, car les chevaux gaulois avaient la robe baie, avec des variantes foncées à crème. Le blanc n'est arrivé, chez les chevaux en Europe, que suite aux croisements avec des chevaux arabes. 


Les Matres, ou les matrones, les déesses-maternelles représentées souvent par trois un peu partout en Europe continentale et insulaire, possédaient une dénomination propre au sein de chaque peuple (Matronis, Matrona, Matronem, Matrebo, Matra, ...). Leur culte assez tardif était plus ou moins populaire ou attesté selon les régions. Ce sont des femmes d'âge mûr aux cheveux noués, parfois allaitantes. 


"Matres“, Musée de la civilisation celtique, Bibracte.


On ne sait pas grand-chose d'elles, si ce n'est qu'elles s'assimilent à une notion plus proche du noyau familial restreint, à un concept plus terre-à-terre ou concret concernant la maternité, l'enfantement, le mariage, ou bien, au sens plus large, au destin ! 
Elles pourraient avoir, dans ce cas, pour équivalentes, les nornes germaniques ou les dises.
L'équilibre entre la destinée individuelle et les obligations dans une communauté est une affaire délicate, surtout au sein d'une civilisation basée sur le culte de l'héroïsme. Dans les mythes celtes, le forgeron qui fournit, par son savoir-faire et ses techniques, les armes au héros n'est pas moindre que ce dernier ! Les artisans et les agriculteurs sont à la source du développement d'un peuple, tout comme les Matres (allaitement, enfantement, destinée...) 
Voir le paragraphe concerné par la maternité dans cet autre article ICI


Ana (en Irlande : Anu, Danu, Dana) et quel que soit son théonyme parmi les peuples celtes, est la déesse primordiale, déesse de la vie, ou l'équivalent celte de Gaïa. Elle est associée au mythe fondateur, au peuple-souche (les Tuatha De Danann irlandais, ou "peuple de Danu") correspondant au livre des invasions de l'Irlande, dont nous ne savons rien en ce qui concerne les gaulois. Chaque peuple, ou même chaque lignée apparentée à travers les peuples, pourrait très bien avoir le sien, chanté et transmis par les bardes, à moins qu'il n’existât un mythe commun datant des premières vagues de migration venant de l'est - phénomène similaire aux invasions successives de l'Irlande - relatif au fondement du berceau celtique et du druidisme à la fin de l'âge de Bronze, début du premier âge du fer. Ce serait plus que probable, mais nous n'en saurons sans doute jamais rien...
Ana est l'origine, la matrice, la mère-terre qui danse avec le ciel-père pour engendrer les éléments. 


***


Voilà, nous avons fait le tour de la mythologie gauloise dans sa simplification. Il est vraiment difficile de la représenter sans sortir de la vision hiérarchique et binaire typique de notre mentalité actuelle. 

Dans la mythologie celtique, le féminin ne s'oppose pas au masculin ni vice-versa, ils sont complémentaires, se succèdent et de chevauchent. Tout comme, pour les Celtes, la vie et la mort ne s'opposent pas non plus mais sont des phases de l'existence. La vie est pleine de petites morts et de renaissances. La mort est pleine de petites vies et d'évolutions.
Les dieux et déesses celtes ne se font pas concurrence. Ils de sont pas deux facettes d'un même concept, comme deux faces d'une pièce de monnaie, mais plutôt des phases cycliques d'un globe révolutionnant dans l'espace sur lui-même.
La mythologie celtique, c'est la Terre et le cosmos, d'où son incrustation dans le calendrier. 
Cette connaissance, ou plutôt cette compréhension primordiale était, je le crois, commune à tous les peuples avant que l'âge du fer "minéralise" la vie peu à peu sur notre planète. Les Celtes y ont résisté plus longtemps que leurs voisins grecs et romains... C'est sans doute pour cela que je les admire autant.

Un Yin/Yang serait à la base de la conception du monde, de la philosophie des anciennes communautés et peuplades.

J'espère leur avoir fait honneur et pas honte dans ma démarche de compréhension et de représentation de ce qui nous apparaît comme la "mythologie celtique".


FLB



(1)  Clément d'Alexandrie, dans le livre I de ses Stromates, chapitre XV, admets les sources païennes et barbares dans lesquelles puisaient les philosophes et savants grecs et romain, et ensuite des lettrés chrétiens.

*Chaudron de Gunderstrup : chaudron composé de plaques d'argent décorées, découvert au Danemark, datant du 1er siècle avant JC)


Bibliographie :


- Robert Graves (1979), Les mythes celtes, Editions du Rocher
- Veceslas Kruta (2000), Les Celtes, histoire et dictionnaire, Robert Laffont
- Nicole Jufer et Thierry Lignibûhl, Répertoire des Dieux gaulois, Errance
- New Larousse encyclopedia of Mythology, Hamlin
- The Mabinogion, Oxford University Press, translation by Sioned Davies
- Mirandy Jane Green (1995), Mythes celtiques, Seuil - Points
- Marie-Louise Sjoestedt (1949), Celtic Gods and Heroes, Dover
- Gerard Murphy (1955), Ossianic Lore and Romantic Tales of Medieval Ireland, Com O Lochlainn, Dublin

- "Early Irish Myths and Sagas" Translated by Jeffrey Gantz (1981), Pengouin Classics
- Frank Delaney, The Celts, BBC publications

- Lucain, "La pharsale"
- Polybe, "Histoire"
- Plutarque, "oeuvres morales" et "Vie parallèle des hommes illustres"

- Les œuvres complètes de Christian-J. Guyonvarc’h

- Dans la collection "Mémoires de la Société Belge d'Etudes Celtiques" :
de Claude Sterckx, "Des dieux et des oiseaux", "Dieux d'eau : Apollons celtes et gaulois", "Les dieux protéens des Celtes et des Indo-européens", "Histoire, langues et cultures des Celtes".





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