Les expéditions migratoires des Celtes

Le roman historique en cours d'écriture reconstitue l'histoire de l'un des Brennos Gaulois. Brennos n'était pas un nom, mais un titre - une fonction - provisoire attribué à un homme élu par les votes d'une assemblée de notables (guerriers, artisans, agriculteurs, représentants des trois fonctions parmi les plus nobles, c'est à dire des personnes dont la famille élargie a accès à une prospérité en totale autonomie) parmi les candidats présentés par les druides, fort probablement dans le cas d'une migration.


Illustration de Vincent Pompetti
https://pompetti.wordpress.com/

Comme expliqué dans cet autre article (ICI), les Celtes étaient semi-sédentaires. Si l'opportunité se présentait d'occuper une terre plus fertile, un lieu plus avantageux, ils n'hésitaient pas à migrer. Le nomadisme est le résultat d'une conscience que les ressources naturelles ne sont pas infinies, ce qui pousse les peuples à suivre une trajectoire habitable en fonction des saisons : un lieu hivernal et un lieu estival.
Le semi-nomadisme, qui caractérise les peuples celtes, n'est pas systématique mais ponctuel. Lorsque, au sein d'un peuple, le nombre croissant de la population risquait de nuire à la prospérité de tous (par notion d'abondance, entendez le nécessaire garantissant l'autonomie en continu) et à la dynamique qui permettait l'équilibre des forces, le peuple se scindait et des familles entières avec cheptel, outillage et mobilier, avec les biens de toutes sortes, abandonnaient carrément fermes, domaines et forteresses non construites en "dur", lesquelles retournaient à la nature. 
Car pour les Celtes, c'est le cheptel et la famille qui représente le "territoire", pas le lieu de vie.

Ces migrations sont de celles qui ont amené les peuples de l'Est sur le continent européens par vagues successives durant l'âge du Bronze pour finalement constituer, en syncrétisme avec la population locale, la civilisation celtique, et elles sont également représentatives de ce qu'on appelle la grande expansion celtique survenue entre le cinquième et deuxième siècle avant notre ère, à partir du berceau Halstattien et par laquelle se répandit, dans un esprit migratoire plus que conquérant, cette civilisation en Europe, d'Est en Ouest et jusque dans les îles de la mer du Nord. Ces mouvements étaient généralement longs à préparer, très lents et laborieux.


Certaines de ces migrations, une fois en marche, devaient être impressionnantes car elles déplaçaient des milliers de personnes, des familles entières avec leurs troupeaux et chariots remplis à raz bord, entourées de troupes de guerriers à pieds et à cheval ! Même si les historiens grecs et romains avaient souvent tendance à gonfler les chiffres, de telles transhumances impactaient inévitablement les peuplades des territoires traversés.

Ces déplacements étaient lents, rappelons-le. Nous sommes habitués à nous retrouver là où nous voulons aller en quelques heures, tout au plus. Mais à l'époque, on envisageait un voyage sur plusieurs semaines ! À chaque étape, il fallait installer des campement, ce qui demandait une organisation bien rodée.

Nous connaissons trois de ces grandes migrations parce qu'elles ont impliqué un conflit avec les Romains ou les Grecs et que ceux-ci nous les ont rapportées :

1. Celle qui mena des Sénons vers le nord de l'Italie, à la fin du quatrième siècle ACN, et les confronta à Rome.
2. Celle qui amena des Celtes aux portes du temple de Delphes et jusque dans la Turquie actuelle, un peu plus d'un siècle plus tard, que l'on surnomme "la grande expédition".
3. Celle menée par Arioviste le Suève, appelé par les Séquanes en échange de territoires. Ces mouvements de populations provoquèrent plus ou moins indirectement la guerre des Gaules et, conséquemment, la chute de la civilisation celtique dans cette partie de l'Europe (En Gaule, principalement, mais cela a affecté grandement les peuples en Germanie et dans les îles de la Manche, en rompant ce que j'appelle "le filet druidique").

Nous aurions tendance à prendre les Celtes pour des conquérants en associant leurs transhumances à des invasions guerrières.
Dans certaines colloques d'archéologie sur le thème de la mobilité et de la migration, je constate que les objectifs et la manière de se déplacer des peuples sont fusionnés sous le mot "migration". Colonisation et itinérance sont malheureusement souvent repris sous le même registre de mobilité.

Je tente ici de démontrer la nuance entre la mobilité à tendance expansive (qui n'est ni idéale, ni dénuée de violence) typique de certains peuples indo-européens nomades cavaliers, et la conquête ou la colonisation. La nuance réside dans l'intention, la pratique et le résultat.

Le nomadisme à tendance expansive est ce qui caractérisait les Huns, par exemple, avant que le monde impérial, fermé, de plus en plus territorial, ne se referme sur eux comme un étau, les poussant dans la réaction extrême que nous rapporte l'Histoire, les immortalisant, ainsi que leurs semblables, dans une réputation de conquérants sanguinaires.
Les Vikings s'inscrivent dans un phénomène similaire.

Il est possible que si César n'avait pas conquis la Gaule, les Celtes, cernés par des républiques et des empires, coincés dans un monde de plus en plus hermétique, de plus en plus incompatible avec leur diversité et leurs inclinations ambulatoires, aient fini, eux aussi, par se déchaîner en une suite d'expéditions spectaculaires, agressives et impitoyables. Qui sait... ? Difficile à dire. Ils se seraient peut-être simplement assimilés tout seuls comme certains peuple proches de la Province s'y étaient résolus, non sans une résistance interne organisée, au premier siècle avant notre ère.

La mobilité des Celtes fut perçue dès l'abord comme une menace par les cités grecques et ensuite par le monde romain, des nations fixes, urbanisées et territoriales. 
En effet, dès le Vè siècle ACN, surgit dans la belle cité d'Athènes, avec la République, les catégories de natifs, autochtones, étrangers, barbares (et esclaves, cela va sans dire). Un autochtone n'est pas un natif, un étranger, pas forcément un barbare. Seuls les natifs sont de "vrais" citoyens. Ils possèdent tous une dizaine d'esclaves en moyenne et ont le privilège parmi d'autres de participer pleinement à cette fameuse démocratie - à condition d'être mâle - et de faire en sorte de pérenniser leurs privilèges.
Rome est pratiquement née dans cette optique de république liée à une Cité-mère (mère-patrie). On n'y est pas très loin de la notion de peuple élu et de terre promise par les dieux, territoire idéal et divinisé dont la mythologie se construit simultanément à son essor, même si cette terre sacrée, dans le cas de Rome, ne doit pas être gagnée ; elle est déjà acquise. Toutes les colonies fondées par des citoyens natifs de la Cité (Athènes ou Rome) sont des annexes qui l'enrichissent et s'alignent sur ses fonctionnements.
On assiste à la genèse de la centralisation d'un pouvoir, d'une économie, d'une culture. Centralisation liée à un lieu d'origine qui devient identitaire et se dote d'une narration qui le divinise.
Et c'est, par voie de conséquence, le début de l'impérialisme.

Au nord de ces deux glorieuses cités, il y a les Celtes, un agglomérat de peuples 
impulsifs et turbulents, toujours en mouvement, qui ne croient pas aux territoires ni aux frontières, donc ne les respectent pas. Leur patrie est la famille élargie (le peuple) et le cheptel. Ils ne s'identifient pas selon le lieu de naissance, mais selon le peuple au sein duquel ils vivent, que ce soit de naissance ou par adoption.

Chaque famille possède des chenets forgés de manière personnalisée. Les membres emportent ces chenets dans leurs déplacements. Le foyer (la maisonnée) est là où le feu est encadré des chenets familiaux. 
Les adoptions au sein d'un peuple sont fréquentes, qu'il s'agissent d'un "étranger", d'un orphelin ou d'un bâtard, d'un accord d'apprentissage ou de service guerrier, ou lors d'une union matrimoniale. 
Un savoir-faire, les vertus (selon les idéaux celtiques), suffisent à qualifier un individu (et sa famille le cas échéant) comme partie intégrante et intégrée du peuple auquel il désire se greffer. Il devra sans doute faire ses preuves, mais la société celtique, avec ses communautés autonomes et auto-suffisantes, n'est pas fondée sur l'exclusion : sa structure n'est pas verticale et il n'y a pas de plafond entre castes car tous peuvent, à la condition qu'ils développent les vertus et le savoir-faire, accéder à l'autonomie et l'abondance (mis à part les esclaves, évidemment. Voyez le paragraphe concerné dans l'article ICI).(1) 

Même le nom propre d'un individu change au long d'une vie selon l'évolution personnelle, un événement remarquable ou l'accès à une fonction. Le "nom de famille" (fils ou fille de...) ne se rattache même pas toujours à une personne physique, à une lignée, mais à une vertu, un savoir-faire, un dieu (concept abstrait ou force naturelle) ou un événement.

Les Celtes sont des électrons libres, apparemment sans racines, sans textes de loi ni alliances écrites puisqu'ils s'obstinent dans la tradition orale, sans zones géographiques dans lesquelles les circonscrire définitivement, sans arbres généalogiques linéaires, et qui font littéralement "flipper" leurs voisins civilisés.

L'influence des descriptions qu'en ont fait les historiens de l'époque antique, qui ont resurgi au "siècle des lumières", fait qu'aujourd’hui encore, il nous est difficile de concevoir la migration autrement que comme une forme d'invasion. 
À l'instar de la diversité, la mobilité n'est pas facilement gouvernable ni exploitable. Elle est ainsi très mal considérée par les civilisations hiérarchisées où la gouvernance est centralisée.

Aussi, nous confondons les événements ponctuels et de grande envergure de la mobilité celte avec les raids et rivalités internes propres au fonctionnement de la société celtique, opposant des peuples parents dont les frontières sont aussi mouvantes que leurs allégeances.
En effet, les suzerains et vassaux (termes médiévaux relativement appropriés pour illustrer le clientélisme ou le tribalisme à la Celte) passent d'un statut à l'autre, perdant ou renouvelant leur indépendance selon les fluctuations de l'abondance (accès à l'autonomie). Certains ne voient, dans cette philosophie belliqueuse, qu'un simple chaos, une forme d'anarchie barbare, de compétition permanente, alors qu'il s'agissait d'une organisation consciente et entretenue de la société ayant pour objectifs :
  1. de créer une instabilité volontaire systémique permettant la recherche constante d'une forme d'excellence (culte de l'héroïsme), autant au niveau du savoir-faire que du savoir-être selon les vertus communes aux peuples celtes.
  2. d'éviter toute institutionnalisation ou centralisation du pouvoir qui figerait la société (même démarche que pour le rejet de l'écriture au niveau de la connaissance) : ce qui est figé, immobile, définitif ou permanent est mort. De même, celui qui domine doit  pouvoir être défié et rabaissé à tout moment.
  3. de s'aligner sur la notion de cycle chère aux Celtes. Ainsi, cette "instabilité organisée" était calquée sur le calendrier, lui-même fondé sur les cycles saisonniers, leur symbolisme et la spiritualité associée (n'oublions pas que le spirituel et le temporel ne sont pas parallèles mais intriqués, chez les Celtes, en un Yin/Yang).
  4. de donner un exutoire, dans un cadre précis, à la violence inhérente à la vie.
D'aucuns me reprochent d'idéaliser la civilisation celtique, de ne pas être rationnelle, mais je m'en défends. Dans ma démarche de reconstitution, j'avoue flirter avec le besoin de contraster les éléments civilisationnels de manière à faire ressortir les travers de notre civilisation, mais je n'ai pas besoin d'être suggestive pour y parvenir : la comparaison s'expose toute seule par simple description. Contrairement à nombre de celtisants parmi mes contemporains, dans leur désir de réhabiliter les Celtes en tant que civilisation digne de ce nom, je ne projette pas notre paradigme actuel ni nos concepts dans mes descriptions et reconstitutions littéraires.

Par exemple, on dit souvent que si les Gaulois avaient uni leur force au lieu de se combattre entre eux, ils auraient conquis le monde.
Sauf que conquérir le monde ne les intéressait pas !
Et c'est ça qui semble si difficile à comprendre par les esprits qu'a rétrécit la mentalité nationaliste et impérialiste, autant chez les historiens antiques que chez certains archéologues contemporains. Ces savants, citadins déconnectés de la vie physique et de l'environnement naturel, complètement étrangers au concept de l'éphémère (ils ne pensent qu'au durable, au patrimoine éternel, et n'imaginent pas qu'une communauté humaine organisée ne puisse exister sans cette même idée), ne s'emêchent pas d'émettre l'hypothèse, dès qu'ils voient une ferme fortifiée, que les habitants vivaient dans la crainte de razzias impulsives et de confits perpétuels, sans penser que dans les forêts tout autour vivaient de grands prédateurs, des ours, des lynx, des loups...dont il fallait protéger les familles et le bétail.
De la même manière, ces patriciens ne peuvent que conclure à une aristocratie lorsqu'ils découvrent un tombeau décoré. Ces sédentaires invétérés ayant inconsciemment hérité d'une allergie à la mobilité des peuples ne peuvent qu'imaginer un désir de conquête dès qu'ils se penchent sur des caractéristiques guerrières et héroïques.

L'observation modifie la nature de l'observé. L'archéologie ne fait pas exception.

Mon travail non plus, j'en suis consciente, c'est pourquoi j'écris des romans historiques et pas des thèses ! Dans cet esprit d'authenticité, j'estime important - et c'est l'objectif de cet article comme du roman en cours d'écriture - de marquer la différence entre les conquêtes menées par des civilisations dont le pouvoir est centralisé autour d'une institution, d'un Dieu ou d'une personne, et l'expansion celtique où, au sein de laquelle culture, tout était conçu pour éviter la centralisation et la fixité du pouvoir jusque dans le rejet de l'écriture.
La nuance est énorme dans l'intention de l'acte "conquérant", la mise en application et l'impact à tous les niveaux !

Le conquérant qui agit pour la gloire de son nom, en parfait mégalo narcissique, ou derrière celle d'un État, d'une nation, d'une patrie, de son Dieu ayant hérité des mêmes caractéristiques, conquiert pour dominer à long terme avec une idée de suprématie dès l'abord ou un objectif précis, comme la main mise sur des ressources, sur une route commerciale permettant d’accroître un marché, derrière une prétention civilisatrice. Il s'agit alors de colonisation, c'est à dire que la démarche vise à supplanter progressivement et dominer la culture des peuples conquis dans un but d'exploitation et de manière durable : il y a la culture dominante, d'une supériorité autoproclamée, et la culture dominée inférieure. 
On est en plein dans le concept de marchandise, ou d'objectification de la vie.

Le fameux syncrétisme que l'on mentionne en parlant de l'ère gallo-romaine, de l’hellénisme en Égypte ou même de l'imposition du christianisme ou de l'islam dans toutes les parties du monde où elle a eu lieu, s'est à chaque fois soldé par une énorme perte en connaissances, en savoir-faire, et culture ethnique et en traditions locales : il y a appropriation de certains aspects de la culture dominée par la dominante dans un but de faciliter l'intégration (ou la soumission), et puis altération ou abolition du reste (ce qui n'est pas utile ou exploitable, l'impérialisme se doublant souvent d'utilitarisme).
Il ne peut y avoir d'exploitation sans domestication préalable. La colonisation EST un processus de domestication (fait de rendre utilisable). Ce qu'on appelle syncrétisme, au sein d'une démarche coloniale, ressemble bien plus souvent à de l'acculturation.

Les Celtes, ainsi que la plupart des civilisations tribales nomades qui ont hérité du cliché de barbares conquérants, impulsifs, instables et sanguinaires, n'annexent pas, ne soumettent pas, ne domestiquent pas, n'exploitent pas au profit d'une seule classe sociale. On ne les a jamais vu agir de la sorte lors de leurs raids, aussi sanglants et implacables qu'ils furent. D'abord, ils n'épousent pas la notion de territoire, de Cité, de patrie, de nation ou d'État. Ils sont des peuples familiaux indépendants et autonomes au sein d'une culture commune dont ils ont conscience, mais qu'ils n'estiment ni supérieure, ni inférieure aux autres.
Leur culte de l'héroïsme implique la confrontation, leur mobilité réclame un monde ouvert, et cela peut se discuter, moralement parlant, mais si ces peuples empochèrent au passage rançons et tributs, ils n'imposèrent ni leur philosophie, ni leurs dieux, ni leur monnaie, ni leur langue, ni leurs mœurs. Ils n'ont laissé aucune autorité sur place. À la rigueur, ils se moquent qu'il y ait des mines, des vignes, des routes commerciales. 

Par contre, ils s'inspirent du savoir-faire artisanal. Cela se voit dans l'évolution des techniques en orfèvrerie, par exemple, au cours des siècles, mais le phénomène inverse est encore plus courant : les métiers et techniques artisanales et guerrières celtiques ont été largement empruntées autour de la Méditerranée !

J'ai reconstitué ce phénomène de migration dans le roman historique portant sur la guerre des Gaules à partir des données récupérables dans le récit de Jules César, concernant les Aduatuques. 
Ce peuple germanique, c'est à dire celte en provenance de l'Est du Rhin, s'est installé tout d'abord sur un petit territoire non loin du confluent Sambre/Meuse qui leur fut cédé selon des accords passés avec les peuples alentours. Le peuple des Aduatuques s'est peu à peu élevé au rang de grand peuple suzerain grâce tout d'abord à leur savoir-faire et prestige (artisanat, agriculture, art guerrier) et leur talent oratoire (palabres lors des assemblées), et ensuite grâce à leur succès sur les champs de bataille quand les palabres n'avaient pas suffi à conclure un accord.

On voit donc qu'une expédition migratoire n'est pas une invasion ni systématiquement une conquête par la force guerrière. Elle se prépare un lustre à l'avance ! Si le territoire de destination empiète sur des régions habitées, il s'obtient par accords et traités oraux via des envoyés et ambassadeurs, probablement des druides ou des notables nommés ambassadeurs pour l'occasion, et mêmes des alliances matrimoniales. D'ailleurs, des familles élargies (plusieurs centaines de personnes, leur cheptel et leur mobilier) suivaient la future mariée vers son peuple d'adoption. 
NB : les marriages arrangés permettaient de diversifier le bagage génétique. En bref, les alliances matrimoniales entre peuples plus ou moins éloignés évitaient tout risque de consanguinité au sein d'une culture qui prônait la vie en communautés auto-suffisantes. 

La réputation des Celtes en "barbares" conquérants vient donc du fait que, dans les récits des migrations dont nous disposons, les Celtes extrêmement mobiles sont considérés comme des ennemis, des envahisseurs, par des citoyens qui n'arrivent pas - ou plus - à appréhender les raisons de cette mobilité et la philosophie du nomade, un phénomène identique à ce qui a infligé une connotation péjorative aux bohémiens, romanichels et autres "gens du voyage". 

Or, si on lit convenablement les récit des historiens antiques (et parfois entre les lignes, selon la situation de communication : les intentions et la culture de l'auteur ainsi que la conjoncture ou ce qu'on en sait, à cette époque dans cette région), on constate que les Celtes, en réalité, se sont retrouvés mêlés à un conflit local et ont pris parti. Plus précisément, l'une des factions d'un conflit déjà en cours avant l'arrivée des Celtes leur a demandé de l'aide, sans doute parce que leur réputation les avait précédés. Les Celtes étaient des mercenaires et des cavaliers très appréciés autour de la Méditerranée ! Comment pouvaient-ils résister à de telles requêtes ? Eux dont la culture imprégnée d'héroïsme réclamait un dépassement de soi, une loyauté défiant la mort, un déploiement de tous les savoir-faire et savoir-être liés à l'art du combat !

Dans l’occurrence qui les mena jusqu'à Rome, les Celtes s'en sortirent avec panache, laissant un arrière-goût très amer dans la bouche des romains qui n'avaient pas encore digéré cet affront à l'époque où Jules César s'est mis à lorgner sur la Gaule, trois siècles plus tard. La colonisation n'intéressaient pas les Celtes, contrairement à l'or dont ils étaient très férus, et en échange d'une bonne pesée de ce métal précieux, ils ont tourné le dos à la cité pour reprendre leur migration là où ils l'avaient interrompue vers un territoire à présent sécurisé, entourés d'alliés et de voisins suffisamment impressionnés pour se tenir tranquilles.
Mission accomplie.

Dans l'occurrence qui les mena jusqu'à Delphes, les Celtes semblent avoir fait alliance avec le mauvais camp... 
Un trait caractéristique des Celtes est que, s'ils pouvaient se montrer obstinés, ils étaient tout autant capables de retourner leur veste quand la situation n'était plus en leur faveur. Ils pouvaient faire preuve d'une solide dévotion et d'un incroyable héroïsme tant que les augures (et l'or et/ou le prestige) étaient de leur côté, mais si l'issue s'avéraient soudain vaine, ils se détournaient sans scrupules ni regrets. Passant outre les versions superstitieuses et dramatiques des auteurs antiques (incroyable cruauté et barbarie des Celtes provoquant une malédiction d’Apollon, un ouragan ou une épidémie), les Celtes ont pliés armes et bagages et vidé les lieux, abandonnant l'expédition guerrière pour reprendre leur migration vers la Macédoine et puis la Thrace. 
Le Brennos de cette expédition se serait donné la mort. Si ces faits sont exacts, ils n'ont rien de surprenant, le suicide étant une pratique courante chez les Celtes, soit par déshonneur (échec de la mission, du rôle ou de la fonction à remplir) soit par fatalisme : après un tel échec dans une vie, autant en finir puisqu'une nouvelle chance s'offrira dans la vie suivante.
Après tout, comme l'a dit si bien le poète Lucain, en s'adressant aux druides Celtes dans "La Pharsale" : "La mort, pour vous, n'est que le milieu d'une longue vie..."

Dans l’occurrence qui mena les Celtes jusqu'à Byzance, en Thrace, en - 279, la ville fut poussée jusque dans ses retranchements ultimes, comme à Rome, et la similitude ne s'arrête pas là : les Celtes réclamèrent également une rançon ! Dix milles pièces d'or et, ayant l'intention de s'installer dans les alentours, ils exigèrent un tribut annuel de quatre-vingt talents, quoique là, j'émets des doutes, car je me demande ce qu'ils en feront, vu que leur notion d'économie était très différente. Il devait s'agir d'un tribut en nature de 
manière d'établir une relation de suzerainenté, et le compte rendu nous en aurait donné l'équivalence en monnaie ?
Ces expéditions, qui comprirent du mercenariat au service de Nicodème 1er et quelques déboires face à Antiochos 1er, finirent par permettre à ces peuples Celtes en vadrouille depuis deux ans de s'installer en Anatolie, en toute indépendance et avec l'autonomie qui leur est si précieuse.
Mission accomplie.

Oh, ils aimaient l'or et l'argent, les Celtes, pas tant comme une monnaie, plus pour la beauté et la valeur du métal, et ils aimaient se battre pour le seul aspect héroïque de la chose. Et ils étaient opportunistes en la matière ! Chez eux, point de cités ni d'urbanisation lourde, pas de marché ni d'économie centralisée. Ils fonctionnaient autrement, entre eux, et cela leur convenait parfaitement. Néanmoins, ils avaient très bien compris comment les sociétés au pouvoir et à l'économie centralisés fonctionnaient. Du coup, ils étaient passés maîtres dans l'art de terroriser une ville pour ensuite promettre de lever le camp en échange d'une rançon ou d'un tribut, durant ces grandes expéditions qui marquèrent la fin du 3è siècle ACN. 
Mais s'imposer à long terme, dominer culturellement, politiquement et économiquement pour devoir ensuite gouverner et gérer les territoires conquis constituait une démarche coloniale qui ne les tentait visiblement pas. Ils auraient dû, pour cela, adopter la manière de la centralisation du pouvoir totalement opposée à leur mentalité, leur idée de l'honneur étant basée sur l'autonomie individuelle et communautaire (car l'autonomie n'est pas sans la collaboration et vice versa) et leur philosophie fondée sur l'idée de cycles.

Drôles de conquérants, n'est-ce pas ?

En ce qui concerne la mentalité belliqueuse et chaotique qui fut attribuée trop longtemps aux Celtes, je vous renvoie vers cet autre article (ICI). La première partie vous semblera redondante car elle couvre le même sujet que celui développé présentement, mais l'article s'étend ensuite sur la structure des compagnies et les différences guerrières entre Romains et Celtes.

Pour de plus amples informations quant aux migrations et à l'expansion celtique, je vous renvoie aux références bibliographiques ci-dessous.

Le roman historique sur la conquête de Rome est toujours en cours d'écriture...

En attendant, je vous invite à lire ou à relire les deux volumes L'épopée Celte consacrés à la guerre des Gaules: Milo et Le roi furieux.

FLB



(1) Il est déplorable que ce type de communautarisme à l'indo-européenne ait, au cours des siècles, abouti à des couches sociales cadenassées comme en Inde, et pire, bien plus tard, ait été récupéré et détourné en idéologies politiques fascistes.



Bibliographie


- Venceslas Kruta (2000), Les Celtes, histoire et dictionnaire, éditions Laffont
- Jean-Louis Brunaux et Bernard Lambot (1987), Guerre et armement chez les gaulois éditions errances.
- Jean-Louis Brunaux (2005), Les gaulois, Les belles lettres éditions
- Christian-J. Guyonvarc'h et Françoise Le Roux (2001), La civilisation celtique, Petite bibliothèque Payot

- Olivier Buchsenschutz (2007), Les Cetles de l'âge du fer, Armand Colin/Civilisations
- Michel PY (1993), Les Gaulois du Midi, Hachette
- Maurice Meuleau (2004), Les Celtes en Europe, Ouest France/Histoire
- Danièle et Yves Roman (1997), Histoire de la Gaule, Fayard
- Alessandro Barbero (2009), Barbares, Tallendier
- Benjamin W. Fortson IVIndo-European language and culture, Wiley-Blackwell

- Past Mobilities : Archeological approaches to movement and mobility, collection of articles edited by Jim Leary (2017), University of Reading, UK, Ashgate publisher.
Dominique Garcia et Hervé Le Bras (2017), Archéologie des migrations, Colloque international organisé par l'INRAP, 12-13/11/2015, La découverte

- Stéphane Bourdin (2011), Les peuples de l'Italie préromaine, École Française de Rome

Quelques auteurs antiques mentionnant une expédition migratoire des celtes : 

- Justin (Marcus Julianos Justinus), livre XXIV (Brennos de Delphes)
- Pausanias, le livre X, Phocide, (Brennos de Delphes) 
- Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, livre quatorzième (Brennos de Rome)
- Plutarque, Vies parallèles, Camille (Brennos de Rome)
- Polybe, Histoire générale de la république, chapitres III à VI (Brennos de Rome)
- Jules César, La Guerre des Gaules (concernant la migration helvète et Arioviste)



***

NB :

« Comme la tectonique des plaques dans l’ordre géologique, la migration est assurément le plus formidable mouvement qui déplace le vivant à la surface du globe. Or, malgré une constante exhortation à “bouger”, à la “mobilité”, à susciter des transhumances quotidiennes, hebdomadaires ou saisonnières, nos sociétés sont casanières.
En se sédentarisant, l’homme a rompu un lien, un de plus, avec son milieu, quitte à entraîner derrière lui toute libre existence, car la civilisation n’aime pas les migrations, qui gênent ses contrôles, ses routes, ses travaux, ses frontières. Tout devrait s’immobiliser avec elle : le cours des fleuves, les étoiles, les continents, les vents, les nuages, les rennes… Et la sédentarité n’a pas suivi le nomadisme aussi naturellement que le jour succède à la nuit. Les historiens ont probablement méconnu ou sous-estimé l’importance des guerres entre nomades et sédentaires. Au IVe siècle, les cavaliers Mongols se sont d’abord attaqués à ceux qui s’appropriaient les pâturages et les points d’eau en s’y établissant, et ils ont porté leur fureur guerrière jusqu’aux limites du monde connu. De récentes découvertes semblent montrer que des paysans du Néolithique auraient traqué et massacré dans les bois, (du moins en Allemagne où ces fouilles ont lieu) des petits groupes de chasseurs survivants du paléolithique. Récemment, on a forcé les Apaches à cultiver la terre, on a tenté de retenir les Touaregs en leur creusant des puits, on s’occupe toujours à fixer comme on peut, souvent avec violence, les Pygmées, les Nenets ou les San, à mettre un terme aux migrations animales. Les bisons, les rennes, les pigeons migrateurs américains, les baleines, les springboks ou les saïgas ont été exterminés parfois jusqu’au dernier. Les lumières du rivage arrêtent en pleine migration les papillons qui ont traversé la Méditerranée, pour le plus grand bonheur des oiseaux qui s’en régalent, ou orientent vers l’intérieur des terres les jeunes tortues qui se fient à la luminosité de l’eau pour gagner le large. J’apprends que les sardines, depuis trois ans, ne migrent plus le long des côtes sud-africaines, que les cigognes s’éternisent en Espagne, que les anguilles — si l’on peut dire — piétinent, qu’en dix ans les pratiques agricoles ont réduit de 80% les effectifs du monarque, et, d’une façon générale, que 95% des migrations ont disparu en 150 ans.
S’opposer aux grandes circulations des humains sur la planète, des animaux sur terre, en mer et dans les airs, c’est empêcher le mouvement même de la vie. Et il est plus facile d’arrêter le voyage des antilopes, à coups de fusil, que la dérive des continents. Sinon voilà longtemps que ce serait fait. Combien de temps encore les saumons, les caribous, les oies résisteront-ils aux barrages, aux routes, aux filets, aux lignes électriques, aux champs de pétrole, aux chasseurs, aux parebrise, aux lampadaires qui interrompent pour de misérables motifs une migration épique, près de quoi celle des gnous passe pour une promenade et le périple d’Ulysse pour une croisière ? »
— Armand Farrachi, La Tectonique des nuages.




Aucun commentaire: