Le polythéisme particulier des Celtes

Lorsque j'ai commencé à envisager d'écrire et d'illustrer les Celtes, il y a trente ans, j'ai considéré la mythologie celtique de la même manière que la grecque telle que nous la connaissons, avec un panthéon hiérarchique plus ou moins pyramidal doublé d'un arbre généalogique intriqué sur lequel règne un dieu-père (éventuellement une déesse-mère plus ou moins à ses côtés), puis les dieux et déesses majeurs, mineurs, les demi-dieux et enfin les héros.

Comme ce que l'on trouve sur Wikipedia : 





Ou encore cet autre exemple : 





Mais la difficulté fut de trouver une chronologie bien définie, un rapport d'ancienneté ou de dominance entre les dieux...

Les comparaisons effectuées par les divers rapporteurs grecs et romains que leurs voisins du nord intriguaient grandement, y compris celle de Jules César, me dérangeaient parce que les dieux greco-romains sont fixes et j'avais l'impression confuse que quelque chose manquait.
Quelque chose de tournait pas rond, sans jeu de mot.

La mythologie grecque a perdu, au cours des siècles, son essence spirituelle indo-européenne. Je me suis rendue compte du cheminement de la pensée grecque en lisant les philosophes, Platon en particulier, chez qui le mythe passe d'une représentation de cycles et fonctionnements naturels dans lesquels inscrire l'activité humaine à un contenant de valeurs morales. 
La mythologie grecque, filtrée tour à tour par la Rome politique puis chrétienne, par le siècle des "lumières", par le romantisme, fut littéralement dépecée et son squelette fut réarrangé pour convenir à une vision quelques peu monolâtrique, puis monothéiste et "monocratique", patriarchale, cérébrale, une pensée réduite.

Or, chez les Celtes, la pensée ne se résume pas à la raison. Ce n'est qu'un des rouages de l'intelligence, selon leur vision holiste des choses. Les Celtes ne vivent pas selon leur cerveau. Ils vivent selon une combinaison des centres de perceptions et d'analyse : les tripes, le coeur, la tête, les sens.
Très loin du stoïcisme gréco-romain, encore plus du stoïcicme chrétien qui a forgé notre paradigme.

Et surtout, dans la mythologie comme dans la société celtique, personne n'est seul sur un trône, et certainement pas indéfiniment !

C'est sans doute pour cela que j'ai été attirée très jeune par cette civilisation. Mon cerveau préfère analyser selon une arborescence horizontale, connectant ainsi chaque détail dans une vision globale, et il éprouve du mal à appréhender les systèmes hiérarchiques et les catégories cloisonnées.

La pensée monothéiste est hiérarchique et réductionniste (ramener le complexe au simple, pratique fréquente en alchimie). Elle place en outre le mental à la tête (sans jeu de mots) de tous ces processus et démarches.

Par contre, la pensée polythéiste englobe la partie dans le Tout et vice-versa, ou le détail par rapport à l'ensemble et vice-versa. C'est une pensée holiste. Voilà qui convient très bien à mon type intelligence ! Voilà quelque chose qui a du sens à mes et que je peux appréhender sans me cogner.

En examinant les mythes celtiques et l'organisation de la société, j'ai vite remarqué l'attrait des Celtes pour le fonctionnement cyclique imbriqué (micro=macro), la vision holiste et conséquentialiste. 
Dès lors, rien n'est hiérarchique ni permanent chez eux. 

Si l'on s'en tient aux cycles mythologiques celtiques insulaires, la complexité saute immédiatement aux yeux.
Je salue au passage les courageux qui s'y sont attelés pour nous donner un schéma tel que celui-ci : 



Source : https://ansionnachfionn.files.wordpress.com/2011/11/family-tree-of-the-tuatha-dc3a9-danann-showing-key-figures-named-in-the-leabhar-gabhc3a1la-c3a9ireann-using-old-irish-middle-irish-and-anglicised-spelling.jpg

Ou, de manière plus artistique : 


[J'ai trouvé énormément d'usages  de cette image sur le net, mais pas son origine]


Lorsqu'est apparu le fameux dictionnaire français/gaulois (première mouture, 2001) de Xavier Delamarre, j'ai été tout de suite été intriguée par la comparaison entre les langues celtes et le sanskrit. Je me suis ainsi non seulement penchée sur la famille des langues concernées : 



[Source : Jacques Leclerc (2010), Aménagement linguistique dans le monde,
Université de Laval, Québec]


Mais aussi, par le biais de la souche indo-européenne, j'ai examiné les traductions disponibles (souvent en anglais) des anciens textes en Sanskrit : les Veda.

Les Veda sont des retranscriptions en sanskrit sous forme d'hymnes, de réflexions, de formules et d'instructions destinées aux prêtres, de commentaires philosophiques incroyablement complexes et de textes mythiques ésotériques sacrés d'une lointaine tradition orale très lyrique, celle des Ârya.
À parler franchement, à côté de ces profondeurs vertigineuses philosophiques et poétiques, les philosophies grecques paraissent quelque peu pâlotes...

Pour rappel, les Ârya sont un peuple indo-européen hypothétique (dont on peut reconstituer la culture par leurs traces linguistiques, mythologiques et archéologiques) vraisemblablement localisé, à la base, dans les steppes au nord de la mer noire ou autour de la mer Caspienne (la géographie de ce foyer fait encore débat). Leur expansion par vagues successives durant l'âge du Bronze a couvert un immense territoire, vers l'ouest, couvrant toute l'Europe, et vers l'est jusqu'en Inde.
Ils n'étaient pas colonisateurs. Nous parlerons plutôt de migrations suscitant une transition culturelle au sein des populations d'accueil au Néolithique. Pas de traces de massacres ni de domination à proprement parler.
De plus, leur culture communautaire n'invitait pas à la sédentarisation et à l'urbanisation qui était en développement dans d'autres parties du monde à cette même époque. 
Ces peuples de cavaliers à la culture héroïque se nommaient eux-mêmes Ârya.

Entre - 4500 et - 3200, deux vagues de migrations vers l'ouest touchent successivement la mer noire, les Balkans, la vallée du Danube puis celle du Rhin.
Ensuite, mille ans plus tard, une troisième vague touche la Grèce et l'Italie, dont la culture évoluera ensuite très différemment selon d'autres influences qui ne toucheront pas les peuples du centre et du nord de l'Europe.
Du moins, pas avant la pression économique des peuples méditerranéens et la colonisation romaine.

Les cousins des Ârya installés en Europe ayant engendré la civilisation celtique se sont développé dans le nord de l'Inde vers -2000 ce qui constituera la souche principale du védisme.

C'est pour cette raison que les anciens textes sacrés védiques renferment des indications précieuses sur les Ârya, cousins des Celtes, sur leur société, leur philosophie, leur vision du monde, leur culture.

À la lumière des textes védiques disponibles en anglais (1) et en les comparant avec les mythes celtes dont nous disposons, j'ai ENFIN pu tenter de comprendre, embrasser, saisir, non seulement la mythologie celtique, mais aussi sa société, et incidemment, le druidisme.

Subséquemment, après avoir bûché sur le calendrier celtique et l'avoir illustré en forme de roue : 

(Voir l'article "Le calendrier celtique" ICI)



J'ai élaboré une autre roue, celle du panthéon celtique, se calquant sur ce même calendrier.
Vu que les influences des dieux se croisent, se mélangent et qu'elles se déploient selon une trajectoire ascendante puis descendante, mon esprit ne cessait d'être ramené au mouvement en spirale et au jeu du Spirographe que j'affectionnais étant enfant.

J'ai donc eu l'idée de combiner le calendrier celtique avec la base de ce qu'on appelle "la fleur de vie" au lieu d'élaborer un schéma hiérarchique doublé d'un arbre généalogique : 



Ce qui a donné une version quelque peu simplifiée, mais qui respecte, me semble-t-il, le mouvement cyclique cher aux Celtes : 






Ainsi, l'année ne se découpe pas seulement en saisons introduites chacune par la célébration qui l'illustre et ramène son symbolisme au coeur de l'activité humaine, au coeur des vies humaines, mais aussi en règnes divins.
(Voir l'article sur la mythologie celtique ICI)

Si vous avez déjà utilisé un spirographe, vous savez que tant que la forme géométrique est en cours d'élaboration, vous ne pouvez interrompre le trait ni soulevez la mine du crayon.
Il s'agit en fait d'un seul trait ! Qui se répète, se repasse et se recoupe à l'infini tant que vous ne levez pas le crayon.






Un trait qui repasse par le centre et émerge à l'opposé.
Les dieux sont donc les différents aspects mouvants d'un seul tracé, d'un seul système : celui de la vie.
La vie qui s'organise spontanément.
Point d'organisateur divin, chez les Celtes. 
La vie en elle même est la force divine.
Les dieux ne sont que les représentants, les conducteurs, des diverses dynamiques et éléments. Ils n'en sont pas les créateurs.

Un écosystème est dénué de pouvoir, de hiérarchie : aucun être vivant ne vise la domination sur les autres, même si une certaine compétition existe quand aux territoires, aux ressources, dans la reproduction. Mais ses lois sont néanmoins implacable ! Aux hommes de le comprendre, dans le TOUT comme dans les détails, et de s'en accommoder. C'était là le but des anciens calendriers et des connaissances transmises sous formes allégoriques : les mythes de la tradition orale.

Le calendrier dans lequel s'inscrivent les dieux schématise l'incarnation en saisons annuelles. Une vie qui dépend de la situation et du mouvement des astres.

Ces rayonnages du calendrier cyclique - la roue de Taranis ou dieu du temps et des éléments de la vie - appartiennent aux différentes étapes d'un processus cyclique naturel s'appliquant à une année, à une vie, à une journée, et à toute initiative ou action humaine, y compris les lois de la société, et chaque dieu n'est qu'une figuration anthropomorphique dont l'histoire (le mythe) illustre les détails de ce que représente cette étape du cycle en particulier. 
Dans la complexité de la pensée celtique qui voit l'individuel dans le TOUT et vice versa, un dieu prédomine sur une étape, une saison, sa célébrations et ses activités spécifiques (les semailles, les initiations, les tribunaux, les récoltes, etc.), mais il n'est rien sans celui qui l'a précédé ni sans celui qui le suivra !

C'est pourquoi les dieux celtes sont soumis à une croissance, une apogée, puis une décroissance, au même titre que les astres. Ils se succèdent donc dans le ciel mythologique et se chevauchent et interagissent par le biais de leurs avatars, ces résurgences qui permettent d'inscrire un dieu dont le rayon d'action est mineur (isolée), aux côtés d'un dieu dont le rayon d'action est majeur (multiple), car tout est connecté et rien n'est véritablement isolable du TOUT, ce qui correspond à une vision holiste à la celte.

Cela rend le panthéon celtique mouvant et abstrait, une cosmogonie profondément philosophique et complexe qui faisait sans doute s'arracher les cheveux à Jules César quand il a tenté d'y mettre un ordre à la romaine : à Rome, on en était déjà à l'idée de croissance constante et de suprématie pérenne, soit l'inverse de la pensée cyclique.

Un certain Max Müller, fondateur de l'histoire comparée des religions au 19è siècle, a inventé le terme d'hénothéisme pour illustrer ce type de panthéon cyclique où la perception de la divinité n'implique ni son unicité (monothéisme), ni sa pluralité (polythéisme) mais met en avant l'unité du monde divin.

Il ne s'agit donc pas d'un panthéon où les dieux représentent un concept tel l'amour, la beauté, la guerre, le commerce, la fertilité, comme ce à quoi furent réduits les dieux celtes pendant le fameux syncrétisme gallo-romain, ni une adaptation d'une version édulcorée de l'animisme : dieu de la foudre, dieu de l'océan, dieu des montagnes ou des chevaux... dont on affuble encore les dieux nordiques, par exemple.
Dieu des carrefours, ais-je encore vu récemment ! Non, mais franchement !
Chez les Celtes, quand un dieu ou une déesse est personnifiée par une forêt (telle Arduinna, par exemple) ou un lac, une route, ce n'est par superposition superstitieuse. On pourrait presque parler d'anagogie ou d'interprétation du vivant - d'une entité vivante locale, son fonctionnement propre, son influence et ses interaction avec l'environnement immédita, son biotope propre devenant personnalité - et sa projection dans le Tout.


La mythologie celtique n'est pas seulement à l'image de la société et vice-versa. Tout est fondu ensemble et chaque élément demeure discernable : la spiritualité et la philosophie, les lois, la structure sociale (la vie personnelle de chaque individu comme la cohésion de la communauté), l'hygiène, la médecine et la sante, les pratiques artisanales, l'alimentation, l'agriculture...

Le cycle est macro et micro.







Le cycle régit la vie à tous les niveaux. La science moderne commence à rejoindre cette vision des choses qui était intuitivement comprise par les anciens Celtes. C'est la raison pour laquelle leur mythologie est indissociable de leur calendrier. 




Déplacements de Vénus, Mars, Jupiter et Saturne par rapport à la Terre, 
ou le mouvement de la voûte céleste depuis une observation terrestre



Les hierarchies pyramidales ou verticales, les jumeaux monothéisme et monocratie, sont donc à l'opposé des fonctionnements essentiels naturels, mais elles ont systématiquement colonisé ou renversé les sociétés englobant le cycle. Notre monde est donc sorti de la notion de cycle vital.
Sorti de la vie.
C'est pourquoi je considère notre civilisation comme mortifère.

Mon espoir, en écrivant autant sur la civilisation celtique, n'est pas d'y revenir ou d'en tirer une idéologie. C'est de sensibiliser à cette problématique.

Comme le démontre le polythéisme particulier des Celtes. 




FLB


(1) Les traduction en anglais des Veda sont quelques peu biaisés par la compréhension et les intentions des traducteurs occidentaux. Elles souffrent d'une déformation similaire à celle qui mine les cycles mythologiques irlandais et gallois. Différentes interprétations tardives appartiennent aux courants et Gourous hindous. Prudence, donc. Tendance sectaires et vision monothéiste persistante (références à Dieu comme s'il était unique ou au "Seigneur Dieu") sont à déplorer. Ces textes sont donc à filtrer autant que ceux des historiens grecs et romains en ce qui concerne les Celtes. L'intuition est une aide bien plus efficace que l'intellect, dans cet exercice, pour trouver et garder le fil malgré les altérations et incrustations. L'idéal serait d'entendre ces textes originaux et non pas de lire les traductions, mais je ne comprends pas plus l'hindi que je ne lis le sanskrit, et je n'ai pas les moyens de me rendre en Inde pour me plonger dans ces connaissances anciennes précieuses. Je fais donc avec ce qui est à ma disposition. De plus, ces textes sont ardus, hermétiques et volumineux.

On en trouve des traductions sur Google Drive, pour ceux que ça intéresse.
Voici les liens :

La Rig-Veda : https://drive.google.com/drive/u/0/folders/0B1giLrdkKjfROXl0b3B0RFpkWEE
La Yajur-Veda : https://drive.google.com/drive/u/0/folders/0B1giLrdkKjfRby02cXFWbnQ2b2MLa
Sâma-Veda : https://drive.google.com/drive/u/0/folders/0B1giLrdkKjfRNnh4ZG5PdUJ2bkU
L'Atarva-Veda : https://drive.google.com/drive/u/0/folders/0B1giLrdkKjfRMFFXcU9waVl4aDQ
Les commentaires : https://drive.google.com/drive/u/0/folders/0B1giLrdkKjfRejNEaUo1RERJdFE

La Rig-Veda est un ensemble d'hymnes, mythes et poèmes ésotériques en dix livres, à l'origine dans un style très oral qui nous semble exubérant, rhétorique et hermétique, de nos jours. Un style qui devait être similaire à celui des bardes celtes.
La Yajur-Veda Samhitâ est un recueil de mantras et de formules nécessaires pour les sacrifices et les cérémonies védiques, en cinq livres.
La Sâma-Veda contient principalement des strophes de poèmes chantés avec des indications techniques à destinations des prêtres. La musique des Veda a aujourd'hui complètement disparu. Ce texte est le moins intéressant de tous en ce qui nous concerne.
L'Atharva-Veda-Samhitâ comprend d'autres hymnes, formules et quelque chose qui ressemble à des "charmes magiques".

Je conseille une approche vulgarisée avant de plonger dans ces textes sacrés ardus et hermétiques.

*****




Bibliographie : 

- Alexandre Astier (2014), L'hindouisme : histoire, fondements, courants et pratiques, Eyrolle
- Robert Graves (1979), Les mythes celtes, Editions du Rocher
- Veceslas Kruta (2000), Les Celtes, histoire et dictionnaire, Robert Laffont
- Nicole Jufer et Thierry Lignibûhl, Répertoire des Dieux gaulois, Errance
- New Larousse encyclopedia of Mythology, Hamlin
- The Mabinogion, Oxford University Press, translation by Sioned Davies
- Mirandy Jane Green (1995), Mythes celtiques, POINT
- Marie-Louise Sjoestedt (2000), Celtic Gods and Heroes, Dover
- Early Irish Myths and Sagas, Translated by Jeffrey Gantz, Pengouin Classics
- Frank Delaney (1986), The Celts, BBC publications
- Dastumet Gant et Hervé Bihan (2011), Mythes, littérature, langue, TIR (Université européenne de Bretagne)

- Abines Chandra Bose (1960), The call of the Vedas, Bhavan's Book Uninversity, BHARATIYA VIDYA BHAVAN
- Pandid Ganga Prasad Upadhyaya (réédition de nov.2010), The vedic view of life, Aria Samaj Navadera-Baruch (India), disponible en PDF

- Michel-Gérard Boutet (2000), Druidism and vedism compared, Academia.edu
The Bhagavad-Gitatranslated by Laurie L. Patton (2014), Pingouin Edition


















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