Faut-il civiliser les Celtes ?

Guérir le passé des clichés ou le civiliser ? 


Il y a un peu plus d'une décennie, je rencontrais l'archéologie au carrefour des volontés de sortir les Gaulois, et par extension les Celtes, des clichés.

On parlait jusqu'alors de "culture celtique" et de "nos ancêtres les Gaulois (qui ont tant bénéficié de la colonisation romaine)". Peu à peu, le terme civilisation celtique s'est immiscé dans le discours historique.

Passionnée de culture celtique depuis l'enfance, j'ai embrayé sur le mouvement de réhabilitation des Celtes avec mon roman historique, aiguillonnée par cette bonne cause, enthousiaste de me plonger dans un univers mental tellement loin du nôtre - les vrai vacances, pour moi - et de le donner à voir dans une reconstitution littéraire. Je me suis immergée dans le milieu des professionnels de l'Histoire, colloques d'archéologie, musées, sites archéologiques, publications d'anthropologues, groupes de reconstitution, celtisants divers...

Après la rupture avec mon éditeur, et le déclin subséquent de la promotion de mon roman, j'ai persisté à rôder dans ces milieux, jamais fatiguée d'en apprendre plus, surtout lorsqu'a grandi le désir de décrire les Celtes d'époques différentes : l'histoire de Brennos, celle des gallo-romains...

Et c'est depuis ce poste d'observation que j'ai progressivement constaté l'évolution du processus de "sauvetage" des Celtes qui, au départ destiné à les sortir des clichés, se muait en mission civilisatrice.
Un biais d'interprétation chasse l'autre, selon l'évolution du paradigme de ceux qui se penchent sur le passé.

Le terme civilisation celtique a pris une tournure que je n'avais pas anticipée. De fait, notre propre civilisation, la fameuse "occidentale", serait donc la seule définition valable d'une société humaine digne de ce nom, un paradigme universel, une évolution inévitable et un avènement bien plus précoce qu'on nous l'avait laissé croire, surtout en ce qui concerne le passé disparu des occidentaux, puisque les celtes auraient - en tout cas depuis dix ou vingt ans, tout au plus - adoptés nombre de ses caractéristiques.

J'y vois une résurgence de cette manie qu'avaient les historiens romains d'enluminer leur passé avec les valeurs de leurs contemporains, les enrobant de déterminisme, les rendant intemporelles, donc quasi divines.

En ce qui concerne le phénomène que j'adresse, tout a commencé avec l'imposition à la culture et société celtique d'un lexique qui n'était jusqu'alors associé qu'à Rome comme urbanisation, politique, armée, exploitation agricole, économie, etc.
Un vocabulaire qui nous est également propre ! Depuis longtemps déjà, je tique à la mention d'une aristocratie, en ce qui concerne la société celtique, car le pouvoir et les privilèges n'y étaient ni héréditaires, ni prédéterminés, ni permanents. À défaut d'un terme qu'il aurait fallu (ré)inventer, j'ai concédé cette aristocratie atypique, lui préférant cependant le terme Élite, par défaut, et m'efforçant d'illustrer les dissemblances avec nos notions. 

J'ai également toujours détesté le mot religion, chez les Celtes. Voyez les articles sur la mythologie et cosmogonie celtiques à ce sujet.

Idem en ce qui concerne l'esclavage. On insiste sur le fait que les Gaulois avaient des esclaves, comme les romains, et pourtant, l'esclavage était fondé sur une vision très différente ! La perte d'autonomie de certains individus (voir le paragraphe concerné dans cet article ICI) ne s'inscrivait pas dans un commerce comme à Rome où l'esclavage constituait un marché des plus conséquents, pilier de l'économie, surtout à l'ère impériale grâce aux colonies, supermarchés de ressources, humaines et autres. 

Autre différence cruciale : les esclaves celtes ne se livraient pas à une activités artisanale ni n'occupaient une fonction réclamant une compétence particulière. Le savoir-faire et le savoir-être lié étaient encensés, respectés et réservés aux individus autonomes. À Rome, par contre, les esclaves occupaient des fonctions réclamant des aptitudes, des qualifications et des connaissances : maître d'école, régisseur, comptable, cuisinier, traducteur, scribe... 

J'ai donc préféré le terme serviteur, dans ma reconstitution de la société celtique, à celui d'esclave.


Dans un récent article mentionnant la découverte d'un bouclier datant de 3.000 ans (ICI), on associe évidemment le bouclier finement décoré à un statut social d'aristocrate, et son symbolisme à "pouvoir et richesse". 
Franchement, ce manque de capacité à se décentrer, à cette carence en imagination qui freine la capacité à entrer dans un univers mental différent, cette projection de nos propres déséquilibres sociaux qu'on prend pour universels, ça devient fatiguant...
On peut trouver énormément de raisons complètement hors statut social qui pousseraient à offrir à un défun un bouclier finement décoré, et le symbolisme du bouclier peut être très loin de la notion de "pouvoir et richesse", surtout quand on se penche sur la linguistique, le symbolisme dans l'iconographie Celtique et dans la mythologie (une fois celle-ci lavée des incrustations chrétiennes), et la culture celtique de l'héroïsme. 

Depuis peu, les Gaulois* de plus en plus civilisés se dotent de villes et sont devenus des citadins, alors que les Oppida, de celles qu'ont pourrait éventuellement associer à des villes "en dur" structurées telles qu'on le conçoit, quoique très loin de l'idée de métropole, furent des occurrences assez localisées et tardives. 

Les Gaulois disposent d'une économie (sans nuance lexicale, selon notre notion actuelle), à présent, et sont des gestionnaires d'exploitations agricoles, dites donc ! 

Je veux bien accepter le terme "économie" en tant que dynamique d'échange, mais rien avoir avec un système de marchés qui implique : monnaie unique, concurrence financière, croissance et thésorisation (typique du sédentarisme), profit, spéculation, caste sociale spécifique de marchands et d'usuriers, gradation sociale hiérarchiquement définie par cette même économie, etc.

Récemment, j'ai vu passer cet article de RTBf culture (ICI) mentionnant que contrairement à une croyance erronée, les Gaulois écrivaient bel et bien, et même en plusieurs langues. Ce que cet article ne dit pas, c'est que les traces d'écritures (outres runes et oghams), entre autres le fameux calendrier de Coligny, sont d'époque gallo-romaine, donc post colonisation. Pour moi, le gallo-romain, ce n'est plus du gaulois, car il y a déjà eu acculturation, et je trouve plus correct d'utiliser le terme gallo-romain, et non plus gaulois, pour tout ce qui ressort des régions et de l'époque sous domination romaine, ce qui inclut la plupart des traces écrites en Gaule. On devrait d'ailleurs donner des noms spécifiques aux peuples colonisés pour bien marquer l'impact culturel, cognitif et comportemental de l'invasion à tous les niveaux. L'idée de syncrétisme est très peu nuancée, en cas de colonisation. Elle insinue que deux cultures se seraient tout naturellement mélangées lors d'un phénomène spontané, harmonieux.
En réalité, dans un contexte colonial, on voit des purges culturelles : mépris, diabolisation, voir interdiction ou sensure de tel ou tel concept, tradition, comportement, habitude vestimentaire, etc. A
ppropriation de certains éléments (dont le peuple dominant s'attribue le crédit, bien souvent), altération des  mentalités et des structures sociales en vue d'une exploitation plus aisée. Le processus est d'une telle violence ! Et cela pendant les permières générations sous le régime de l'envahisseur.
Seule une mentalité coloniale peut se satisfaire de l'enrober dans un mot comme "syncrétisme" !

Je n'arrête pas de voir, depuis peu, des preuves de cet engouement des chercheurs pour l'épigraphie gauloise, qui concernent souvent des inscriptions votives gallo-romaines ou des indications utilisant des systèmes graphiques préexistants, grecs ou latins, adaptés à un dialecte local dans une situation d'intercompréhension. Pourtant,  entre l'écriture telle qu'elle était considérée et utilisée en Grèce, à Rome, en Égypte ou en Phénicie, autant dans un cadre de transmission que pour la législation, et les efforts de communication par l'écrit des Celtes quand la nécessité se faisait sentir ou lors d'indications post-colonisation, il y a une sacrée différence ! Nous restons donc bel et bien dans une tradition orale, dans le cas des Celtes, bardes à l'appui. Je ne vois nulle part cette précision mentionnée... 

Partout ailleurs en pays celte, que ce soit dans les Balkans, en Germanie, dans les îles de la Manche, en Galicie, la tradition orale a perduré jusqu'à l'arrivée du christianisme (autre forme de colonisation, romaine également). Ah, mais les Gaulois auraient été différents des autres Celtes, voyez-vous ! Ils étaient plus civilisés, nos "ancêtres" qu'on met entre guillemets pour les protéger du populisme mais qu'on va quand même instrumentaliser pour notre superbe.

Où place-t-on la frontière entre "sortir les Gaulois des clichés" et leur imposer notre civilisation ? 

N'assisterions-nous pas à une seconde colonisation des Gaulois ?


Qu'est-ce qu'une civilisation ?

Étymologiquement, le mot "civilisation", qui est étrangement assez récent (plus ou moins trois siècles, à tout casser), vient du latin civis qui signifie citoyen, et civitas, l'ensemble des citoyen ou bien l'État, vu le contexte original de l'émergence du mot.

Or, les Celtes avaient structuré leur société de manière à justement éviter la centralisation du pouvoir ! Il semblerait que ce soit là un élément que mes contemporains préféreraient oublier. Sans doute parce que les politiques extrêmes se sont réapproprié le concet de décentralisation, l'ont sali, altéré, et rendu nauséabond.

La définition tirée du CNRTL de Civilisation : "Fait pour un peuple de quitter une condition primitive (un état de nature) pour progresser dans le domaine des mœurs, des connaissances, des idées".

La civilisation est donc liée au développement d'un peuple, à la notion de progrès, lequel manque singulièrement de nuance, lui aussi, lorsqu'il est mentionné.

La civilisation est considérée comme un idéal dynamique, comme un mouvement universel vers une certaine perfection. Idée assez judéo-chrétienne, d'ailleurs, même si certains philosophes greco-romains lui ont pavé la route. Comme une force de développement matériel, intellectuel, social, le tout sous une gouvernance unique qui se veut bienveillante, quoique paternaliste, et au sein d'une patrie.

En outre, ce substantif implique l'action de civiliser, et donc oppose la civilisation à peuple, tribus, groupe, communauté, comme il oppose encore et toujours le civilisé au sauvage, le citoyen au barbare, le stoïcien à l'émotionel, et la Cité à la Nature. La frontière entre dychonomie et manichéisme est mince, si mince...

"Il n'y eut jamais de conquêtes durables que celles de la civilisation dans sa vigueur sur la barbarie, ou celles des peuples neufs sur la civilisation corrompue et mourante" (Lamennais, De la Religion,1826, p. 213)

La civilisation, depuis l'invention du nom, associée aux Lumières puis à l'industrialisation, incarne l’hubris. Elle est automatiquement spéciste et ségrégationniste, voire raciste. C'est le mythe fondateur fabriqué pour unir dans la soumission, l'uniformisation, sous le couvert du Progrès. C’est l’État, c’est le capitalisme sous ses différentes versions à travers l'histoire, c'est l'économie et ses marchés concurrentiels, c’est l’urbanisation (couvrir le naturel de pierre ou de béton, imposer à l'éphémère cyclique quelque chose de permanent et d'indissoluble), c’est la charrue, c'est l’agriculture hors des murs de la Cité mais à son service, c'est l'exploitation et le profit, c'est l'écriture et le fonctionnariat, c'est la hiérarchie, c’est le suprématisme humain et son mépris pour l’animalité et toutes les formes de vie non humaines.

Ces éléments sont à mettre en question, au vu de l'état de notre monde, ce qui ne risque pas d'arriver si l'on assimile civilisation à toutes les sociétés humaines. L'Histoire et le patrimoine n'ont-il jamais servis qu'à dorer notre passé et légitimer notre présent ?


Décolonialisme ?

Le décolonialisme, en particulier, menace Rome, notre socle bien-aimé. Il ne faudrait pas que ses colonisateurs héroïques, ses stragètes hors pairs, modèles de caractères industrieux et entrepreneurials au même titre que nos pseudo self-made billionaires, et ses empereurs dont on a fait des philosophes, tombent de leur piédestal ! Par conséquent, le fait que les Gaulois aient été civilisés avant l'arrivée de Jules ne fait plus d'eux des victimes de la colonisation, mais des gens qui, au sein d'une civilisation parente et progressiste, étaient prêts à embrasser les bienfaits de Rome.

Du coup, Rome est débarrassée de tout antagonisme. Le problème de la colonisation romaine est donc neutralisé.

À l'heure où mon roman historique s'apprête à être édité à nouveau, je suis désolée de voir Jean-Louis Brunaux, pour ne citer que lui, rebondir sur cet air très en vogue : "la colonisation n'a pas eu lieu, les Gaulois ressemblaient déjà tellement aux romains grâce aux grecs qu'ils ont été bien contents que Jules se pointe" (article ICI).

L'honneur des racines de la "civilisation occidentales" est sauf, ouf ! Mais personnellement, ce n'est pas ce à quoi je m'attendais quand a surgi le terme "décolonisation" !

Pourtant, les livres de Brunaux m'ont bien guidée hors des clichés romantiques lors de ma démarche de reconstitution littéraire, en démontrant bien que la culture celtique se démarquaient dans ses fonctionnements, sa structure et sa philosophie. Le fait que les peuples celtes proches de la Province aient été influencés est loin de conduire à la généralisation en vogue actuellement !
Oui, même chez les Eduens qui se clamaient "fères de sang des romains", existait une faction résistante menée par Dumnorix. Il y a TOUJOURS eu une grande résistance à la culture latine, puis à la colonisation romaine. Va-t-on bientôt nous remettre la Pax Romana sur le tapis comme une réalité historique, maintenant, et non comme la propagande qu'elle était ?

Loin de toute notion de pouvoir centralisé, la société celtique était constituée justement de manière à rendre le pouvoir éphémère et à le répartir, 
ce qui réfute l'allégation de Brunaux : "Les druides interdisaient l'écriture pour ne pas perdre leur pouvoir" !
J'ai bondi à la lecture de cette phrase. Voilà qu'on assimile le druidisme aux évèques du Moyen-âge, maintenant ? Ces derniers organisaient effectivement l'obscurantisme et l'abrutissement de la population en faveur de leur autorité, avec le prestige et les privilèges associés. Décalquer cette situation sur les druides celtes est absurde en l'absence de pouvoir religieux centralisé. Les druides, qui s'évertuaient à garder le pouvoir dillué, abstrait, réparti, éphémère, auraient eu du mal à justifier - et à faire respecter - une interdiction générale ! De plus, de nombreuses raisons philosophiques et symboliques de rejeter l'écriture collent avec les Celtes. La première : ils étaient organisé de manière à ne pas en avoir besoin. 

Ceux qui on lu les Veda, retranscriptions en sanskrit depuis la tradition orale, savent que cette dernière permet une pensée très élaborée et complexe, des idées fluides et nuancées, une vision bien plus holiste. Le mode de pensée des Celtes, loin du dualisme, du socratisme, du stoicisme, n'était pas compatible avec le réductionnisme et la hiérarchisation qu'implique l'écriture.

On peut toujours définir la société celtique en un amas de peuples hétérogènes - une diversité culturelle et linguistique incompatible avec une tradition écrite - en autonomies mais en relation dynamique entre clientélisme et tribalisme selon les régions, au sein d’une même conscience culturelle. Pour paraphraser Francis Cousin, je dirais que la société celtique n’était pas sans argent et sans État, mais contre l’argent (celui-ci restait symbolique, surtout au nord de la Gaule) et contre l’État. Non pas telle une organisation de la vie humaine qui ne serait pas encore parvenue à former un État ou une nation, mais une société anti-mercantile qui a fait le choix anti-politique et anti-économique de la transparence du désir et du refus de la médiation aliénatoire. J'estime que cette caractérisation est encore applicable aux peuples celtes belges juste avant la colonisation - parce qu'il y en a eu une, de colonisation romaine, avec toutes ses horreurs, avant le fameux syncrétisme gallo-romain !

C’est la raison pour laquelle j'ai évité, dans mon roman historique, les termes liés à l’idée de marchés et de commerce, de pouvoir prédéterminé et héréditaire, de nomination à vie, d'urbanisme définitif qui nuirait à la mentalité (semi)nomade encore bien ancrée, de politique et de gouvernance centralisée, tels que aristocratie, cité et citoyens, économie, etc.

Nous sommes tellement habitués à un comportement de "prédation" entre humains que nous oublions que l'attrait du pouvoir n'est PAS issu d'une quelconque "nature humaine", contrairement à ce qu'en disent certains philosophes et les fantasmes capitalistes, libertariens, libéraux et néo-libéralaux, mais d'un système socio-économique bien précis !

Système qui n'était pas encore en place chez une majorité de peuples Celtes à l'époque qui nous occupe. Il est venu par influence grecque et romaine, s'est immiscé par l'échange, fut imposé par la colonisation, pas partout ni au même moment, ni avec la même intensité. La Gaule n'était PAS unie dans l'acceptation de la culture et de l'économie latine.

La dialectique historique de l’avoir produisant la propriété privée n’apparaît en aucune façon dans l’histoire comme résultat second d’un processus premier de violence politique. À l’intérieur même de la communauté primitive, la production historique de la dynamique de l’avoir évolue d’abord dans l’échange avec des communautés étrangères jusqu’à faire naître progressivement la forme marchandise elle-même. Plus les produits de la communauté prennent alors le chemin de cette formalisation propriétarienne, c’est-à-dire moins il en est produit pour l’usage propre du producteur plus ils sont produits dans un but échangiste, plus l’échange s’en vient à l’intérieur même de la communauté elle-même, supplanter la structuration naturelle du produire primitif, plus l’état de ressources des divers membres de la communauté se différencie en devenant disproportionné, plus la vieille communauté de l’être ensemble se voit profondément minée, plus cette communauté s’achemine rapidement vers sa désintégration en une société de paysans parcellaires.

Partout où la propriété privée se constitue, elle est la conséquence de rapports de production et d’échange qui ont modifié le possible communautaire jusqu’à le rendre impossible. La violence ne joue ici en ce mouvement du dissoudre qu’un rôle secondaire et postérieur puisqu’il est évident que l’institution de la propriété privée doit d’abord exister, avant qu’une dynamique historique de prédation puisse éventuellement s’approprier le bien d’autrui. La violence politique peut certes déplacer la possession, mais elle ne peut pas engendrer la propriété privée en tant que telle. C’est au contraire, le privé appropriatif qui engendre la politique de la violence afin que le pouvoir puisse sécuriser le posséder, la place de la possession, la protection et l’élargissement de ses placements.
(Contre les guerres de l'avoir, la guerre de l'être - Collectif Guerre de classe.)


Cette seconde colonisation des Celtes, qui a lieu actuellement, me désole. Non pas que je sois attachée à "une vision précédente" ou aux vieux clichés : j'ai oeuvré une bonne partie de ma vie pour les déconstruire à travers la reconstitution littéraire, mais tout, dans la linguistique, dans le symbolisme, dans la mentalité qui se révèle à travers les biais narratifs nationnalistes des historiens romains, tout s'oppose à "une similitude entre Gaulois et Romains grâce aux Grecs". On assiste à une seconde acculturation dans la congratulation générale. C'est incroyable !

Comprenez ceci : je ne fais pas une réaction de "boomer" face aux nouvelles interprétations du passé, je ne m'oppose pas à une avancée archéologique. Je me suis nourrie, tout le long de ma démarche et encore à l'heure actuelle, du travail  des linguistes, archéologues et anthropologues, jusque dans les débats des courants académiques qui s'opposent, quoique j'ai toujours fait preuve d'une grand prudence, autant dans la lecture des historiens antiques que dans celle des papelards scientifiques, des conférences et des colloques, car l'institution archéologique a montré à maintes occasions qu'elle était tout sauf invulnérable aux influences idéologiques.

Je ne suis pas non plus en train de prétendre être la seule à comprendre les Celtes. Si j'ai choisi d'écrire une reconstitution romanesque plutôt qu'e de me lancer dans une démarche académique, c'est justement pour bénéficier de plus de liberté dans la tentative de m'imprégner d'un univers mental aussi éloigné, aussi vague par manque de témoignages valables. Avec ma propre évolution en tant que personne, ma compréhension des Celtes continue de changer. J'écrirais sans doute ce même roman différemment, à présent, car s'y trouve encore des relents de ma vie à l'époque de l'écriture, des traces de patriarcat, et l'influences de mes anciennes croyances... Mais il sagit d'un roman, une oeuvre qui marque une période de ma vie, pas d'un évangile.

Simplement, je réalise avec effroi que minimiser l'antagonisme entre la Gaule et Rome participe à une sorte de nivellement culturel, une érosion de la pensée critique et de la diversité, c'est à dire que sur notre territoire européen, berceau de la "civilisation occidentale", la civilisation définie par le monde gréco-romain, ou en tout cas l'idée qu'on s'en fait et qui a subsisté dans les mentalités et les livres d'Histoire, celle qui explique et justifie la nôtre, est mise au rang de la fatalité : il en a toujours été ainsi, depuis que l'Homme existe, et partout. Or, en ce qui concerne les Celtes, la diversité et la résistance à ce monde gréco-romain, sur notre territoire, avait ses raisons d'être et doit être préservée dans les mémoires. La raison principale, outre l'honnêteté intellectuelle et l'objectivité scientifique, est de rendre à la notion de "nature humaine" son large spectre, à la société humaine sa grande diversité, et non de les réduire aux valeurs que nous voulons promouvoir et justifier aujourd'hui. 
La seconde, qui découle de la première, de permettre au public d'appréhender cette diversité, de lui rendre la liberté de remettre en question notre paradigme actuel.

C'est là que le bât blesse, sans doute...

J'ai parfois l'impression, alors que les filets de la religion sont de plus en plus lâches et troués, de voir s'élever une nouvelle Église, celle qui définit notre civilisation actuelle, qui englobe notre mode de vie et ses -ismes. Quasi divine, intemporelle et universelle, elle phagocite tout à coup l'Humanité entière et ne peut être questionnée !

L'histoire est ainsi délavée de toutes disparités.
Même les Gaulois passent à la blanchisserie...

Je crains pour l'avenir, oui.
Beaucoup.
Si même les Celtes sont définitivement assimilés, nous n'avons plus beaucoup de chances de sortir du système économique globalisé qui régit (et détruit) toute vie sur notre planète.

Pour éviter de repenser la situation présente, il suffit de repenser l'Histoire...

Et pour ça, on part dans le déni et l'interprétation déformante, car dans le cas des Celtes, les dépeindre selon le modèle greco-romain (tel qu'on a (re)imaginé ce dernier) et avec nos notions est un véritable tour de force !


Voici quelques exemples des différences qui marquaient les Celtes (dont les Gaulois selon la grande variété des peuples, géographique et chronologique) et les Romains - opposés en deux colonnes, mais dichotomie n'est pas synonyme de manichéisme en l'absence de jugement de valeur  :



Pensée graphique

Pensée orale


Réductionniste

Hiérarchique

Compartimentée

Notion de permanence

Stratégique

***

Homogénéité du langage (uniformité territoriale et culturelle)

Homogénéisation, officialisation et généralisation du mythe fondateur : création d'une identité nationale

Homogénéisation, officialisation et généralisation du savoir et du savoir-faire (transmission)

Extériorisation du savoir-être (morale écrite généralisée et inculquée)

Philosophie intellectuelle, logique et raisonnée

Holiste

Horizontale

Coalisée

Acceptation de l’éphémère

Spontanée

***

Diversité du langage (diversité régionale et culturelle)

Identité culturelle fluide 

Diversité régionale du savoir  et du savoir-faire (souvent liés à l’écosystème et adaptés au biotope local)

Intériorisation du savoir-être (morale sensible et comportementale)

Philosophie empirique et sensuelle



Ces particularités se retrouvent forcément dans la structure de la société, dans l'instruction (l'éducation), la spiritualité, les lois et normes, la pensée, la mentalité, les fonctionnements, etc.

Qu'à cela ne tiennent, disent les historiens pondeurs d'articles sur Sciences et Vie, les "archéotendances" sur les réseaux sociaux, et de plus en plus, les archéologues et celtisants des institutions officielles, nous prendront les quelques exceptions tardives et nous les appliqueront à l'ensemble des Gaulois depuis Hallstatt jusqu'à la fin de La Tène, et tant pis si, dans le processus, nous fondons dans notre propre paradigme tout ce qui rendait les Celtes... celtes.

Je me souviens que lors d'un colloque fut abordée l'origine des clichés dont ont souffert les Celtes depuis le romantisme jusqu'à la fin du vingtième siècle. En cause, les historiens grecs et romains qui prenaient des faits ponctuels et localisés pour des généralités. Ne retomberait-on pas dans ce même travers, mais en virant à droite toute avec pragmatisme ?



***

Les institutions archéologiques sont-elles honnêtes dans la relation entre leur domaine et le public ?


Les musées, les archéosites et les groupes de reconstitution doivent aujourd'hui faire du marketing pour attirer les foules et mériter leurs financements et subsides. Dans cet effort, ils usent de termes qui visent à rendre leur domaine tantôt sensationnel, tantôt familier, en fonction du public visé.
L'apanage du marketing : déformer pour susciter l'intérêt ou créer un besoin.
Et là, de toute façon, on manipule l'Histoire, devenue une marchandise comme tout le reste, qui doit attirer les consommateurs avec un lexique et une imagerie mentale familière ou sensationnelle.

Pour les jeunes, les musées présentent des "sports" celtes. Sans spécifier que le sport, avec ses clubs et sa compétition inhérente, n'existe que depuis peu en rapport avec le divertissement dans un contexte ultra sédentarisé, et particulièrement depuis le salariat, une condition de dépendance et de perte d'autonomie qui paraîtrait déshonorante à l'esprit celtique. 

Pour les familles, les musées offrent une illustration nucléaire de la famille celte, alors que le mariage y était une formalité purement pratique de relations interfamiliales ou inter-tribales dans un contexte d'amour libre égalitaire, que les enfants étaient élevés autant par les grands frères et sœurs, par les oncles et tantes et les grands-parents, et qu'ils quittaient le foyer très tôt, voyaient mourir en bas âges nombres de frêres et soeurs, de cousins, de cousines, et étaient abandonnés dans (confiés à) la forêt quand ils n'étaient pas désirés ou dans un contexte de disette.
Les musées exposent des jouets qui ressemblent aux nôtres, alors que les enfants Celtes, une fois sortis des jupes de leurs mères, trouvaient à jouer déhors, ou bien en gardant les troupeaux, en imitant les parent lors des tâches de la vie quotidienne, en attendant de partir en apprentissage d'un savoir-faire spécifiques. Des jouets, il y en a eu, on en a des traces, surtout à l'époque gallo-romaine pour les riche familles latine (ou latinisées) dont les enfants ne pouvaient imiter les parents dans une tâches domestiques réservées aux esclaves.

Le barde devient le "journaliste" de l'époque, et le druide... Oh, je m'égarerai pas sur ce sujet !

J'admire les jeunes conservateurs et conservatrices qui ont le mérite de se démener pour garder bien vivant leur petit musée, dont je salue l'impérative nécessité, du reste. 

Ils sont tellement habitués à vivre au milieu de la pub que le marketing de l'Histoire ne les outrage pas... 
OK boomer, me rétorqueraient-ils !
Bon, d'accord, j'ai plus de 50 ans, mais ce n'est pas tant la révolution intentée à ma vision des Celtes par les nouvelles découvertes qui me perturbe - que les Celtes aient utilisé l'écriture plus couramment que ce qu'on croyait, dans leur rapport avec les autres peuples, n'est pas bouleversant en soi - mais plutôt la manière dont ces découvertes sont interprétées, qualifiées et diffusées au public.
C'est leur instrumentalisation qui me gêne.
Suis-je la seule ?



Pour toutes ces raison, je me pose la question : peut-on parler de civilisation celtique ? 

Je ne vais pas m'imposer un révisionnisme, je n'irai pas modifier les articles précédents sur ce blog, où je mentionne la civilisation celtique. Lorsque je les ai écrits, je ne comprenais pas encore les dangers du mot civilisation, ni la manière dont il imposerait aux Celtes une seconde et sans doute ultime colonisation et acculturation.

Mais dans les romans à venir, Brennos et l'empire Gaulois, je serai moins politiquement correcte. Je m'assurerai de bien marquer les différences, de relever les nuances. 
Civilisation ? 
Peut-être...
Mais en précisant, alors, qu'il s'agit d'un spectrum, encore une fois, et pas d'un modèle unique, universel et intemporel comme on tend aujourd'hui à nous le faire croire !






FLB






* Les Gaulois en particulier, plus que les Celtes en général, fierté ancestrale et importance du patrimoine obligent ! Et puis, les Celtes appartiennent à d'autres pays européens d'où ils subissent de temps en temps et localement diverses appropriations populistes. Je trouve que les anglo-saxons sont (de nos jours) plus objectifs que les continentaux dans leurs appréhension de l'âge du fer et du bronze.



Bibliographie : 

Livres et publication universitaires : 

Jack Goody, Le vol de l'Histoire, Gallimard (2010), The Logic of Writing and the Organization of Society, Cambridge University Press (1986), La raison Graphique, Les édition de Minuit (1979).

Ian J. McNiven & Lunette Russel, Appropriated Past - Indigenous People and the Colonial cutture of Archelogy, AltaMira Press (2005)
Ce livre parle principalement du problème de l'archéologie vis-à-vis des peuples aborigènes d'Australie, mais nombres de situations et de conjectures sont transposables.

Sven Hansen & Johannes Müller, Rebellion and Inequality in Archeology : Contested Power in Iron Age Societies, Kiel University (2015)

Claude Sterckx,  Des dieux celtes aux dieux romains, Éditions du Cedarc, Treignes (1997, collaboration avec P. Cattelain)

Karim Mata, Iron Age Slaving and Enslavement in Northen Europe, Oxford Archeopress (2019)

Concernant le lien entre urbanisation et structure sociale chez les Celtes : 

Stephan Fitchl, Les oppida du Nord-Est de la Gaule à La Tène finale, Archeologica Mosellana 5, Strasbourg 2003), et Hiérarchie de l'habitat rural dans le Nord-Est de la Gaule, Archeologica Mosellana 6 (2005)

D. Garcia & F. Verdin, Territoires celtiques, espaces ethniques et et agglomérations protohistoriques d'Europe occidentale, Errance (2002).

Lasse Van Den Dickenberg, Interactions, Elites and inconspicuous burial, Thesis, University of Leiden (2018)

Internet : 

Marco Melini, The Databank of Danube Signs, Inscriptions and Inscribed Artefacts (2005), Academia.edu

Manuel Fernandez-Götz, Urbanisation in Iron Age Europe (2017)
(toute les publication de cet auteur concernant les résidences, villages, villes et lieux de cultes durant l'âge de fer en Europe, sont disponibles sur Academia.edu)

Vladimir D. Mihajlovic, Confusing Iron Ages : Communities in the Middle Danube region between Tribal Hierarchy and Heterarchy, Academia.du

Concernant la civilisation en général : 

Miscellanées contre la civilisation :
https://www.partage-le.com/2020/07/12/miscellanees-contre-la-civilisation-par-nicolas-casaux/?fbclid=IwAR2YSRHzMflvkEa1lA3URKYH-yz4XA5JquMYsxXC6DVAhT0JGEBzz2TPhe0

Le mythe du progrès : 
https://infokiosques.net/lire.php?id_article=611&fbclid=IwAR2zYQH7J5_9Bd-rBozqWLojsjF9SxUy6UTdNCaT-Cz9RDKC-oJdMTQtnRI

La citoyenneté dans le monde antique (Athènes) : 
https://www.herodote.net/Citoyennete_et_democratie_a_Athenes-article-1138.php

ESSAI SUR LE DON - Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques : 
https://bibliothequefahrenheit.blogspot.com/2021/05/essai-sur-le-don-forme-et-raison-de.html?fbclid=IwAR0uuhW-RTWvY5QwNzaywMvQIdDG4Z499PAEb96m8QkE1H_IRtJbjsoZDGI#more

Çatalhöyük; 9,000 years ago, a community with modern urban problems : 
https://phys.org/news/2019-06-atalhyk-years-modern-urban-problems.html?fbclid=IwAR1vdzbSd9tf1ce8wBvTNl5G1b7ZYmmna0bK2kaKJPMSAM7Fio2N6XY91XQ

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