L'art des celtes


Comparés à d'autres civilisations, les Celtes n'érigeaient pas de statues à l'image de leurs dieux qu'ils représentaient rarement dans leur artisanat de manière anthropomorphique (exception faite du chaudron de Gundestrup).


Ier s. ACN constitué de 13 plaques d'argent martelées
 42 
cm. de haut, 69 cm de diamètre.
On y retrouve les dieux Taranis, Ogmios, Cernunnos, Lug...


La rareté des représentations ne provenait pas de tabous ou d'interdits. Simplement, les dieux celtes étaient plus conceptuels. Ils symbolisaient les forces, dynamiques, éléments, phases. Ils se retrouvaient plus dans les choses vivantes et en mouvement. Dans les saisons, dans les actions, les intentions et les conséquences, dans la parole et dans la voix, dans le corps et dans les gestes, dans les étapes de la vie, dans les sacrifices, dans le savoir faire, dans la dévotion du guerrier, dans la mort et dans la vie.


Cela rejoint le rejet de l'écriture par laquelle les concepts, les idées, les intentions et les mots sont figés dans des caractères pré-établis et fixes, donc morts. 

Nous ne pouvons même pas affirmer que les décorations figurant sur les torques, les fourreaux d'épée, les casques et autres objets précieux illustraient des concepts divins, auquel cas ils sont difficiles à déchiffrer, mais cela serait cohérent avec l'ésotérisme celtique. 

Une chose est certaine, il ne s'agissait pas uniquement d'un choix artistique individuel, de la simple émergence d'un style, ni d'une mode simplement esthétique.
L'art et l'artisanat n'étaient pas dissociés, alors, car toute élaboration et création, tout savoir-faire, détenaient une portée à la fois pratique et spirituelle.


Comme tout est symbolique dans le monde celte, les représentations animales (béliers, serpents, dragons...) ont également une portée significative vers des dimensions qui nous sont aujourd'hui difficile à imaginer.
Il est fascinant de constater l'évolution de l'art décoratif celtique au cours des phases de l'âge du fer, de l'ère de Hallstatt jusqu'à la fin de celle de La Tène, et puis des résurgences et altérations à l'époque gallo-romaine.

L'art celtique insulaire a également évolué différemment, comparé à l'art continental, lequel fut interrompu par l'acculturation conséquente à la colonisation romaine puis chrétienne. L'art celtique insulaire médiéval s'est, de son côté, doté d'une touche de style nordique pour donner les entrelacs et les nœuds bien connus :




Nous en resterons à l'âge de fer et sur le continent...

La monnaie illustre bien à quel point les Celtes aimaient demeurer abstraits dans leur symbolique et hermétiques dans l'expression des concepts qui leur étaient propres. 

À tel point que certains artistes surréalistes, tel André Breton, grand collectionneur de monnaies datant de l'âge du fer, étaient très férus de la monnaie des celtes !








"Partant des premières traces d’un intérêt des surréalistes pour les arts celtiques, nous nous attarderons sur leur redécouverte des monnaies gauloises dans les années 1950. Trop longtemps ravalé au rang de copie malhabile des modèles gréco-latins, le monnayage gaulois apparaît sous un jour nouveau grâce à L’art gaulois dans les médailles paru en 1954. À la suite d’André Malraux, l’analyse, par Lancelot Lengyel, d’agrandissements photographiques de ces monnaies révèle d’incroyables qualités plastiques qui ont tout pour fasciner le groupe surréaliste. En rupture avec la tradition, une nouvelle antiquité s’offre ainsi au regard. Mais cette réinterprétation ne se limite pas à une érudition de numismate. Nous analyserons en effet comment André Breton jette un pont entre l’art gaulois et la création contemporaine. L’exposition Pérennité de l’art gaulois, en 1955, est l’occasion de répondre à une question d’actualité en proposant un dépassement de la querelle entre abstraction et figuration.
- Raphaël Neuville (2013), "Les ors surréalistes de la monnaie gauloise
Les monnaies gauloises se lisent ! Et les clés de lectures appartiennent aux peuples qui ont frappées.

Chez les grecs et les romains, les monnaies comportaient des références événementielles, tandis que chez les celtes, les référence sont abstraites sans que nous ayons d'indices sur le contexte puisqu'en absence de traces écrites, la structuration et le symbolisme, la narration, sont difficiles à identifier.

Je partagerai ici quelques exemples tirés de colloques de la SBEC* auxquels j'ai assisté.

"Statère à l’œil", monnaie Rème du 1er siècle ACN



















Le cheval est très couramment représenté dans la numismatique celte. N'oublions pas que les Celtes sont originaires de peuples cavaliers nomades indo-européens. Le cheval était au centre de leur culture.

De nature psychopompe, le cheval permet de passer d'un monde à l'autre. De notre monde physique au monde abstrait, celui du ressenti, de la pensée, de l'intuition, du concept. 
Il est aussi un élément important de prestige dans le culte celtique de l'héroïsme (voir article "Les Celtes et le cheval").
Notez que sur la monnaie celte, le cheval est toujours en mouvement.

Il est accompagné de divers motifs symboliques : 











Quelques interprétations ont été avancées :


Un œuf sous le cheval : l’œuf est indissociable du mythe originel de la création.

Un seul œuf : chiffre 1 = le Tout et l'individuel, ou l'élément unique qui symbolise l'éclosion de toute vie. L’œuf représente la même symbolique (plus facilement figurée) que le liquide séminal, l'un étant interne, donc féminin, l'autre externe, donc masculin.

Un serpent sous le cheval : Le serpent n'est pas ici une représentation zoologique, mais une idée, un concept. Le serpent (et le dragon), que l'on voit également dans la mains droite de Cernunnos sur le chaudron de Gunderstrup...


... représente l'évolution ou la transition d'une phase ou d'un niveau de conscience à un autre, de l'adolescence à la maturité, de l'initiation à la maîtrise, et ainsi de suite (NB toute progression est une spirale, un cycle infini, pour les Celtes : cycle réincarnatoire, cycle saisonnier, cycle du cosmos, tout est à l'image du cycle). Le serpent change de peau à chaque fois qu'il grandit !
Les bois de cerf qui coiffent le dieu ont la même portée symbolique puisqu'ils tombent chaque automne pour repousser avec un cor supplémentaire. Le cheval (psychopompe + prestige) associé au serpent marquerait une phase d'évolution significative pour le peuple concerné (de "vassal" à "suzerain", par exemple).

La présence conjointe de la lune et du soleil indique une phase ou un concept androgyne, soit l'adolescence ou la période d'initiation (représentée par le dieu Belenos).

Les points : 2 = lune, 3 = soleil, 5 = réincarnation (ou constellation de Pégase ?).

Les points en triangle par-dessus le cheval symbolisent le cavalier ou le guerrier. Les compagnies de guerriers celtes étaient organisées par trois : 1 = 3 et 3 = infini. C'est ce que décrit également Lao Tseu dans son Tao, depuis l'autre bout du monde : le 1 crée le 3 et le trois crée l'infini.

La roue est évidement le symbole du cycle annuel et cosmique : la roue de Taranis (voir article sur la mythologie celtique).

Voici d'autres exemples de monnaies datant du 1er siècle ACN (notez qu'à la fin de l'ère de La Tène, la valeur de la monnaie devenaient moins symbolique et plus commerciale à cause des échanges accrus avec les marchés et marchands méditerranéens) :


Sanglier - peuple de Ambiani 

Quadriskèle - peuple des Suessions



Deux faces d'un statère en or du peuple des Parisii

Mais la monnaie n'avait pas l'exclusivité de l'expression celtique : l'art était partout puisqu'il était indissociable de l'artisanat !
Notez encore que le mot "art" est d'ailleurs un peu anachronique, car il ne s'agissait pas d'un moyen d'expression individuelle comme nous envisageons l'art aujourd'hui, en tant qu'activité bien spécifique à part de toute productivité utile, et le résultat de cette activité ou l'idée que l'on s'en fait s'adresse délibérément aux sens, aux émotions, aux intuitions et à l'intellect. 

Les Celtes étaient étrangers à la notion de production et de travail (emploi, salariat), et donc de divertissement et de spectacle. Toute action, élaboration, création, avait une dimension à la fois concrète, pratique, et spirituelle (et là encore le terme moderne est réducteur), imbibée de ce que nous définissons comme une culture aujourd'hui. 
L'artisanat et le savoir faire étaient encensés, d'une utilité évidente, et la gloire de la maîtrise acquise par un artisan retombait sur l'entièreté du peuple. La notion de beauté d'un objet était liée à sa signification, à sa portée symbolique, à son contexte.


Pendentif, sanglier.
1er s. ACN, Loire - France


Boucle de ceinture, sangliers et feuilles de gui, bronze
 (Glauberge, All. 5è s. ACN)
Fibule en bronze et corail : dragon, nain, sanglier, cervidé
(Glauberge, Allemagne, 5è s. ACN)



Phalère trouvée dans la Marne, 4è s. ACN




Voici un exemple ci dessous : une bague, surnommée "La bague du druide" (2). Voyez les circonvolutions qui donnent vie au motif selon l'angle.





Cette bague en or a été découverte en Allemagne, datée du 4è ou 5è siècle ACN, et faisait partie d'une collection privée avant son don au Metropolitan Art Museum de New York en 2009.

On retrouve un type de décoration similaire, les motifs curvilignes ou en "S" alterné, un peu partout dans le monde celte, comme sur les fourreaux en bronze et fer de l'époque haltatienne ou les détails du casque d'agris, casque d'apparat en fer, bronze, or, argent, et corail, découvert en Charente et daté du 5è siècle ACN.

Casque d'Agris (casque cérémonial en fer, bronze, or, argent, corail) 
découvert en Charente, daté du 4è s. ACN

Il y a-t-il du divin ou du sacré, du mythique, mystique ou du conceptuel, dans ces motifs d'inspiration végétale et animale ? Nous disposons de peu d'éléments, les clés sont rares, pour interpréter...


Fibule, bronze
(Hallein - Autriche - 5è s. ACN)

Torque en fer plaqué argent à tête de taureau
(Trichtingen, Allemagne, 2è ou 3è s. ACN)


Torque cérémonial orné de chevaux ailés,
Or pur, tombe de Vix (Franche-Comté, France), 6è ou 5è s. ACN)




















Que notre ignorance ne nous empêche pas d'admirer ces objets magnifiques et de nous laisser inspirer !



FLB




(1) Société Belge d'Études Celtiques
(2) [Druid's ring : https://www.metmuseum.org/art/collection/search/478986?&searchField=All&sortBy=Relevance&ft=ring&offset=0&rpp=20&pos=5]

Aucun commentaire: